264–146 av. J.-C.

Les guerres puniques

Trois guerres en cent dix-huit ans : le duel entre Carthage et Rome pour la Méditerranée. Le mot vient du latin punicus, « phénicien » — c'est le nom que Rome donnait aux Carthaginois.

John Trumbull — La mort de Paul Émile à Cannes
J. Trumbull — La mort de Paul Émile à Cannes (1773)
3

guerres entre Carthage et Rome

118

ans entre le début de la première (264) et la chute de Carthage (146)

43

ans de guerre ouverte au total (23 + 17 + 3)

10 000

talents d'argent imposés à Carthage en 201, payables en 50 ans

Avant les guerres puniques

Avant Rome : les Grecs de Sicile

Pendant plus de deux siècles, l'adversaire de Carthage n'est pas Rome mais les cités grecques, en Sicile surtout. Avec Rome, les relations restent longtemps réglées par des traités.

Les guerres de Sicile

Deux siècles de lutte pour la Sicile

v. 540–535Alalia. Alliés aux Étrusques, les Carthaginois affrontent au large de la Corse les Grecs de Phocée. Vainqueurs sur le papier, les Phocéens perdent l'essentiel de leur flotte et quittent l'île (Hérodote, I, 166).
480Himère. Gélon de Syracuse, allié à Théron d'Agrigente, veut unifier la Sicile grecque. L'armée d'Hamilcar le Magonide est écrasée ; Carthage avait peut-être l'appui de la Perse, qui attaquait la Grèce la même année.
409–405Le retour. Hannibal, petit-fils d'Hamilcar, détruit Sélinonte et Himère (409). Il meurt de la peste devant Agrigente ; son successeur Himilcon prend la ville, puis conclut avec Denys de Syracuse une paix qui n'est qu'une trêve.
398–396Denys. Denys s'empare de Motyé, grande place punique de l'ouest de l'île, que Carthage reprend ensuite. Le siège carthaginois de Syracuse doit être levé en 396 à cause d'une épidémie.
v. 340L'ouest punique. Après soixante ans de guerres intermittentes et la défaite du Crimisos face à Timoléon, Carthage n'occupe plus que l'ouest et le sud-ouest de l'île.
315–307Agathocle. Le tyran de Syracuse prend Messine puis attaque les comptoirs puniques. Assiégé dans Syracuse, il porte la guerre en Afrique (voir ci-dessous).
278–276Pyrrhus. Appelé par les Grecs de Sicile, le roi d'Épire prend presque toutes les places puniques mais échoue devant Lilybée, puis quitte l'île.
Diplomatie

Les traités avec Rome

509/508Le premier traité. Conservé par Polybe (III, 22), qui le date des premiers consuls. Les Romains ne doivent pas naviguer au-delà du « Beau Promontoire » ; Carthage s'engage à ne pas nuire aux cités latines.
348Le deuxième traité. Rapporté par Polybe (III, 24) et daté par Diodore et Tite-Live. La zone interdite aux Romains s'étend jusqu'à l'Espagne (Mastia) ; la Sardaigne et la Libye leur sont fermées.
306 ?Le « traité de Philinos ». Selon l'historien Philinos d'Agrigente, Rome renonçait à la Sicile et Carthage à l'Italie. Polybe (III, 26) nie qu'il ait existé ; Tite-Live mentionne un renouvellement en 306. Le débat reste ouvert.
279/278Contre Pyrrhus. Les deux cités s'engagent à s'entraider face au roi d'Épire (Polybe, III, 25). C'est leur dernier accord avant la guerre.

Ces traités garantissent à Carthage le monopole du commerce en Afrique du Nord et à Rome la sécurité du Latium. Leur rythme de plus en plus serré est souvent lu comme le signe d'une tension croissante.

310–307 av. J.-C.

Agathocle en Afrique

En 310, Hamilcar, fils de Giscon, tient presque toute la Sicile et assiège Syracuse. Agathocle force le blocus, débarque au cap Bon et brûle ses navires pour ôter à ses soldats tout espoir de retraite (Diodore, XX).

Pour la première fois, une armée ennemie ravage le territoire africain de Carthage, dont plusieurs sujets libyens font défection. Carthage doit rappeler ses troupes de Sicile. La guerre dure trois ans et s'achève par la fuite d'Agathocle, qui abandonne son armée (307).

278–276 av. J.-C.

Pyrrhus en Sicile

Après ses victoires coûteuses sur Rome en Italie, le roi d'Épire passe en Sicile à l'appel des Grecs. Il enlève Éryx et presque tout l'ouest punique, mais bute sur Lilybée, que sa flotte ne peut bloquer.

Il repart en 276, en prédisant, selon Plutarque, qu'il laisse la Sicile comme champ de bataille aux Romains et aux Carthaginois. Douze ans plus tard éclate la première guerre punique.

Trois guerres

Une guerre pour la Sicile, une guerre pour la Méditerranée, une guerre pour détruire Carthage.

264–241 av. J.-C.

Première guerre punique

La lutte pour la Sicile

CauseMessine appelle Rome à l'aide ; Rome traverse le détroit et entre en Sicile, domaine de Carthage.
BataillesMylae, Ecnomus, Tunis, Drépane, les îles Égades
IssueVictoire romaine : Carthage évacue la Sicile.
Détails ↓
218–201 av. J.-C.

Deuxième guerre punique

La guerre d'Hannibal

CauseHannibal prend Sagonte, alliée de Rome, en Espagne (219).
BataillesTrébie, Trasimène, Cannes, Métaure, Zama
IssueVictoire romaine : Carthage perd l'Espagne et sa flotte.
Détails ↓
149–146 av. J.-C.

Troisième guerre punique

Le siège de Carthage

CauseCarthage se défend contre Massinissa sans l'accord de Rome (150).
BataillesTrois ans de siège, assaut du printemps 146
IssueCarthage est prise et incendiée ; son territoire devient la province d'Africa.
Détails ↓
En un coup d’œil

Les trois guerres comparées

Aspect1re guerre2e guerre3e guerre
Durée23 ans17 ans3 ans
EnjeuLa SicileL'Espagne, l'Italie, l'hégémonie en MéditerranéeLa survie de Carthage
ThéâtresSicile, mers, Afrique (expédition de Régulus)Espagne, Italie, Sicile, AfriqueCarthage et ses environs
Chefs carthaginoisHannon, Adherbal, Xanthippe, Hamilcar BarcaHannibal, Hasdrubal et Magon BarcaHasdrubal le Boétarque
Chefs romainsDuilius, Régulus, Lutatius CatulusFabius Maximus, Marcellus, Scipion l’AfricainScipion Émilien
AlliésRome : les Mamertins, puis Hiéron de Syracuse (dès 263)Carthage : Gaulois, Capoue, Syracuse, Philippe V ; Rome : alliés italiens, Massinissa (dès 206)Rome : Utique et les Numides ; Carthage presque seule
IssueCarthage évacue la SicileCarthage perd l'Espagne, sa flotte et ses éléphantsCarthage prise ; province romaine d'Africa
TraitéPaix de Lutatius : 3 200 talents en 10 ans (+1 200 et la Sardaigne en 237)10 000 talents en 50 ans, 10 trirèmesAucun : la ville est détruite
Proue du navire punique de Marsala
Navire punique de Marsala, IIIe s. av. J.-C.
264–241 av. J.-C.

Première guerre punique

En 264, les Mamertins, mercenaires maîtres de Messine, appellent Rome contre Syracuse et Carthage. Rome traverse le détroit : c'est la première fois que ses légions quittent l'Italie. Carthage dominait alors l'ouest de la Sicile et la mer.

Puissance terrestre, Rome se dote d'une flotte en copiant un navire carthaginois échoué, et invente le corvus, une passerelle d'abordage qui transforme la bataille navale en combat d'infanterie. Après 23 ans de guerre sur terre et sur mer, Carthage est vaincue aux îles Égades et doit évacuer la Sicile.

23

ans de guerre

~700

navires de guerre perdus par Rome (Polybe) ; environ 500 par Carthage

3 200

talents dus par Carthage à la paix

Batailles clés

De Messine aux Égades

264MessineTournantRome passe en Sicile pour soutenir les Mamertins : le début de la guerre.
262AgrigenteVictoire romaineAprès un long siège, Rome prend la grande base carthaginoise du sud de l'île.
260MylaeVictoire romainePremière victoire navale romaine, due au corvus ; le consul Duilius obtient un triomphe.
256EcnomusVictoire romaineL'une des plus grandes batailles navales de l'Antiquité : environ 330 navires romains contre 350 carthaginois. Rome débarque en Afrique.
255TunisVictoire carthaginoiseLe Spartiate Xanthippe, au service de Carthage, écrase l'armée de Régulus avec éléphants et cavalerie ; Régulus est fait prisonnier.
249DrépaneVictoire carthaginoiseAdherbal détruit la flotte du consul Claudius Pulcher — qui, dit-on, avait jeté à la mer les poulets sacrés refusant de manger.
247–241Mont ÉryxTournantHamilcar Barca mène en Sicile une guérilla que Rome ne parvient pas à réduire.
241Îles ÉgadesVictoire romaineLe 10 mars, la flotte de Lutatius Catulus surprend les navires carthaginois chargés de ravitaillement : environ 50 coulés, 70 capturés. Fin de la guerre.
241–237 av. J.-C. · Afrique

La guerre des Mercenaires

Ruinée par la guerre, Carthage ne peut payer les quelque 20 000 mercenaires rapatriés de Sicile. Ils se soulèvent sous Spendios, Mathos et Autarite ; les villes libyennes, écrasées d'impôts, les rejoignent, puis Utique et Hippo. Carthage elle-même est assiégée.

Hamilcar Barca les enferme au défilé de « la Scie » (238), puis écrase Mathos. Polybe la qualifie de guerre « inexpiable ». Flaubert en fit le décor de Salammbô (1862).

Rome en profite

En 238–237, Rome s'empare de la Sardaigne, puis de la Corse, et menace de guerre une Carthage épuisée : elle exige 1 200 talents de plus. Pour Polybe, cette injustice fut l'une des causes de la deuxième guerre.

218–201 av. J.-C.

Deuxième guerre punique

La plus grande des trois guerres. Seize ans, Hannibal combat en Italie sans y perdre une bataille rangée.

Après la perte de la Sicile, les Barcides bâtissent en Espagne une nouvelle puissance, riche de ses mines d'argent. En 219, Hannibal prend Sagonte ; Rome déclare la guerre. Il franchit les Pyrénées et les Alpes, et porte la guerre en Italie.

Rome finit par éviter la bataille (la stratégie de Fabius « le Temporisateur ») et frappe ailleurs : en Espagne, puis en Afrique. Scipion débarque en 204 ; Hannibal, rappelé, est vaincu à Zama en 202. Carthage survit, mais désarmée.

219SagonteTournantHuit mois de siège ; la chute de la ville déclenche la guerre.
218Les AlpesExploitHannibal franchit les Alpes avec ses éléphants et entre en Italie.
218Tessin, TrébieVictoire carthaginoisePremières victoires en Italie du Nord ; les Gaulois se rallient.
217TrasimèneVictoire carthaginoiseEmbuscade dans le brouillard : 15 000 Romains tués, le consul Flaminius aussi.
216CannesVictoire carthaginoiseDouble enveloppement : la plus lourde défaite de l’histoire de Rome.
212SyracuseVictoire romaineRome prend la ville après deux ans de siège ; Archimède y est tué.
209CarthagèneVictoire romaineScipion prend par surprise la capitale barcide en Espagne.
207MétaureVictoire romaineHasdrubal Barca, venu renforcer son frère, est tué.
206IlipaVictoire romaineDéfaite carthaginoise décisive : l'Espagne est perdue, Gadir se rend.
202ZamaVictoire romaineHannibal est vaincu en Afrique par Scipion et Massinissa.
Le château de Sagonte
219 av. J.-C.

Sagonte

Cité ibère alliée de Rome au sud de l'Èbre : son siège par Hannibal fut le casus belli.

Le lac Trasimène
217 av. J.-C.

Trasimène

Sur la rive nord du lac, l'armée romaine est prise en colonne de marche : la plus grande embuscade de l'Antiquité.

Sur la carte

Territoires de Carthage et de Rome de 814 à 146, puis la campagne d'Hannibal, en animation.

814 v. Chr.
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La bataille de Zama
La bataille de Zama (202 av. J.-C.)
201 av. J.-C.

Le traité de paix

10 000talents d'argent, payables en 50 annuités de 200 talents
10trirèmes seulement : le reste de la flotte de guerre est livré et brûlé
Éléphantstous livrés, et interdiction d'en dresser de nouveaux
Guerreinterdite hors d'Afrique, et en Afrique sans l'accord de Rome
MassinissaCarthage doit lui rendre les terres de ses ancêtres
100otages choisis par Scipion

Carthage se relève vite : en 191, elle propose de payer d'un coup tout le reste de l'indemnité. Rome refuse — l'annuité était aussi un lien de dépendance.

149–146 av. J.-C.

Troisième guerre punique

Cinquante ans après Zama, Carthage a fini de payer et prospère. À Rome, Caton l'Ancien conclut chacun de ses discours par « Carthago delenda est » : il faut détruire Carthage.

151–150Harcelée par Massinissa, Carthage lève une armée pour se défendre, contre l'avis de Rome : c'est le prétexte.
149Une armée consulaire débarque à Utique. Carthage livre 300 enfants de familles nobles en otages, puis, selon Appien, 200 000 armures et 2 000 catapultes.
UltimatumRome exige alors que les habitants abandonnent la ville et se réinstallent à 80 stades (environ 15 km) de la mer. Carthage refuse.
149–147La ville se réarme : on forge jour et nuit, et les femmes, dit Appien, coupent leurs cheveux pour les cordes des catapultes. Les assauts romains échouent.
147Scipion Émilien prend le commandement et ferme le port par une digue.
Printemps 146Six jours de combats de rue jusqu'à Byrsa. Environ 50 000 survivants se rendent et sont vendus comme esclaves. L'épouse du général Hasdrubal se jette dans les flammes avec ses enfants.
Ruines des thermes d’Antonin à Carthage
Thermes d'Antonin — la Carthage romaine, refondée sur le site
Mythe et réalité

Le sel sur les ruines ?

La ville fut incendiée et son sol maudit, mais aucune source antique ne parle de sel : c'est une invention moderne. La langue et la culture puniques survécurent, et Rome refonda Carthage un siècle plus tard, sous César et Auguste ; elle devint la capitale de l'Afrique romaine.

La prise de Carthage →
Pour aller plus loin

Sources de cette page

10 références

Sources antiques

  1. Hérodote, HistoiresI, 166 — bataille d'Alalia
  2. Polybe, HistoiresIII, 22 ; III, 24–26 — texte des traités entre Rome et Carthage ; aussi pour la première guerre et la guerre des Mercenaires
  3. Philinos d'Agrigente — œuvre perdue, connue par Polybe (III, 26)
  4. Diodore de Sicile, Bibliothèque historiqueXX — Agathocle en Afrique ; datation du traité de 348
  5. Tite-Live, Histoire romaine — datation du traité de 348 et renouvellement de 306
  6. Plutarque, Vie de Pyrrhus — départ de Pyrrhus de Sicile (276)
  7. Appien, Libyca — désarmement et siège de Carthage (149–146)
  8. Caton l'Ancien — formule « Carthago delenda est », transmise par la tradition

Travaux modernes

  1. Gustave Flaubert, Salammbô, 1862 — roman, cité dans la page
  2. Wikipédia, Carthage ; Civilisation carthaginoise — CC BY-SA 4.0, contenus reformulés

Toute la bibliographie →Glossaire →

À lire aussi