La prise de Carthage
Ce que Rome a fait, et ce qu'elle a prétendu avoir fait : la troisième guerre punique, du désarmement de la ville à l'incendie de Byrsa.

de siège, de 149 au printemps 146 av. J.-C.
armures et 2 000 catapultes livrées à Rome avant la guerre
et six nuits de combats de rue jusqu'à Byrsa
survivants sortis de Byrsa, vendus comme esclaves
« Carthago delenda est »
Revenu d'une ambassade en Afrique, frappé par la prospérité retrouvée de Carthage, Caton termine chacun de ses discours au Sénat par cette formule. Selon Plutarque, il y exhibe des figues fraîches cueillies à Carthage trois jours plus tôt : l'ennemi est à portée de voile. Scipion Nasica plaide au contraire pour épargner la ville.
Une destruction réelle, pas un effacement
Rome a incendié et démantelé Carthage, massacré ou réduit en esclavage ses habitants. Mais le récit d'une ville « rasée » et stérilisée par le sel relève de la légende : les fouilles retrouvent la cité punique sous la ville romaine, et la culture punique a survécu des siècles.
Massinissa, l'autre artisan de la chute
Rome a donné le coup final, mais c'est le roi numide Massinissa qui, pendant cinquante ans, a grignoté le territoire de Carthage et fourni à Rome son prétexte.

Des terres riches, une ville convoitée
Massinissa voulait bâtir un grand royaume numide sédentaire, avec des villes et des terres à blé. Or les plaines fertiles et les comptoirs les plus riches d'Afrique appartenaient à Carthage, dont la prospérité avait survécu à la défaite. Il savait qu'avec l'appui de Rome, chaque annexion resterait impunie.
Carthage n'avait plus son meilleur défenseur : devenu suffète, Hannibal avait réformé l'État et rétabli les finances, mais ses ennemis l'avaient dénoncé à Rome. Il s'exile en 195 et meurt en 183, bien avant la dernière guerre.
Rome s'est servie de Massinissa sans vouloir lui laisser Carthage. Plusieurs historiens modernes pensent que la destruction de la ville visait aussi à empêcher un royaume numide trop puissant de s'en emparer : à sa mort, son royaume est aussitôt divisé.
Les défenses de Carthage
Avant le siège, voici ce que Rome devait prendre : une ville bâtie sur une presqu'île, fermée côté terre par l'une des plus puissantes fortifications du monde antique. Elles expliquent qu'une cité désarmée ait tenu près de trois ans.
- Triple ligne de l'isthme
- Mur de mer (simple)
- Byrsa, citadelle
- Ports
- Angle faible (Appien)
Le triple rempart de l'isthme
Trois murs identiques ? Appien écrit au IIe siècle apr. J.-C. d'après Polybe, témoin du siège. De nombreux historiens modernes lisent plutôt une défense en profondeur : un fossé, une palissade ou un avant-mur, puis le grand mur à tours qui abritait casernes et écuries.
34 km, un chiffre à nuancer
Le chiffre souvent cité vient de Tite-Live (Periochae, 51) : une enceinte de 23 milles romains, soit environ 34 km. Orose en compte 22 (≈ 32,5 km) ; Strabon, lui, donne 360 stades (≈ 65 km) pour le pourtour de toute la presqu'île. Le tracé complet n'a jamais été retrouvé : on parlera d'une enceinte d'une trentaine de kilomètres, englobant le faubourg-jardin de Mégara.
Un seul mur
Là où la mer et les escarpements protégeaient la ville, un simple rempart suffisait (Appien). Point faible : l'angle bas et négligé où ce mur rejoignait la langue de terre menant aux ports. C'est là que le consul Censorinus lance ses béliers en 149 ; la brèche est en partie refermée dans la nuit et l'assaut repoussé.
Byrsa, le dernier réduit
Au cœur de la ville, la colline de Byrsa avait sa propre enceinte, autour du temple d'Eshmoun ; Orose lui prête un peu plus de deux milles de tour (≈ 3 km). En 146, c'est le dernier bastion des assiégés.
Le Cothon, défense navale
Le double port et ses cales pour 220 navires sont décrits sur la page de la fondation. Pendant le siège, ils deviennent un enjeu : Scipion en barre l'entrée par une digue, les assiégés percent un nouveau chenal.
Ce que les fouilles ont retrouvé
Côté mer, les fouilles allemandes de Friedrich Rakob (quartier Magon, campagne UNESCO) ont dégagé le rempart maritime du Ve siècle av. J.-C. et une porte ouvrant sur le rivage. Sur l'isthme, le général Duval a suivi en 1949 un tracé fortifié sur environ 2,9 km, qu'il identifie à l'enceinte extérieure punique.
Le « mur de Théodose »
Toutes les murailles fouillées à Carthage ne sont pas puniques. Vers 425 apr. J.-C., sous Théodose II, la Carthage romaine se dote d'une nouvelle enceinte face à la menace vandale ; des équipes canadiennes l'ont fouillée à partir de 1976. Elle n'a rien à voir avec les remparts de 146.
Ce qui s'est passé
Toute la chronologie →Les derniers jours
Polybe, ami et conseiller de Scipion, assiste à la chute de la ville. Appien a repris son récit.
Le choix des flammes
Chef de la défense, Hasdrubal finit par se rendre, suppliant, aux pieds de Scipion. Du haut du temple en feu, sa femme, parée de ses plus beaux vêtements, le maudit pour sa lâcheté, tue leurs deux fils et se jette avec eux dans les flammes.

« Un jour viendra où périra Ilion la sainte, et Priam, et le peuple de Priam à la bonne lance. »
Devant la ville en flammes, Scipion Émilien pleure et cite ces vers de l'Iliade. À Polybe qui l'interroge, il confie craindre que le même sort frappe un jour Rome.

La citadelle, du dernier combat aux fouilles
Au sommet de la colline légendaire de Didon se dressait le temple d'Eshmoun, auquel on accédait par soixante marches. C'est là que se jouent les dernières heures de la Carthage punique.
Sous Auguste, les Romains arasent le sommet pour y construire le forum de la nouvelle ville. Les déblais recouvrent les pentes — et protègent, sans le vouloir, un quartier d'habitations puniques du IIe siècle, rues et citernes comprises, retrouvé par les archéologues français à partir des années 1970.
La fondation de Carthage →Mythe romain / réalité
« Carthage a été rasée jusqu'au sol »
La ville a été incendiée et démantelée, mais pas effacée : des maisons, des rues et des citernes puniques ont été retrouvées sous les couches romaines, conservées sur plusieurs mètres de hauteur.
« Du sel a été répandu pour stériliser la terre »
Aucune source antique — ni Polybe, ni Appien, ni Tite-Live — ne mentionne cet épisode. Il apparaît chez des auteurs modernes, aux XIXe et XXe siècles. Le sel était d'ailleurs une denrée précieuse.
« La civilisation carthaginoise a disparu »
Le punique était encore parlé au Ve siècle apr. J.-C. Des villes d'Afrique romaine gardèrent des suffètes, et les cultes puniques survécurent sous des noms romains.
« Carthage n'a jamais été reconstruite »
Après l'échec de Caius Gracchus (122 av. J.-C.), César décide la refondation, réalisée sous Auguste : Carthage devient la capitale de l'Afrique romaine et l'une des plus grandes villes de l'Empire.
Les preuves archéologiques
Ce que disent réellement les fouilles, notamment celles de la campagne UNESCO « Sauvons Carthage » (1972–1995).
Une refondation sur place
Colonia Iulia Concordia Carthago est bâtie exactement sur le site punique, pour ses ports et sa position. La malédiction de 146 n'a pas résisté un siècle.
Des structures puniques conservées
Murs, sols et citernes puniques apparaissent sous les couches romaines. À Byrsa, une épaisse couche d'incendie date précisément la prise de 146.
Le mythe du sel
Aucun auteur antique ne parle de sel répandu sur Carthage : l'épisode est une invention moderne, peut-être inspirée de récits bibliques ou médiévaux.
Une continuité culturelle
Inscriptions néopuniques, noms de personnes, cultes : la culture punique perdure. Saint Augustin atteste encore l'usage de la langue vers 400 apr. J.-C.
Le port circulaire
Le plan du Cothon a traversé les siècles : les Romains ont réaménagé le port militaire punique, dont les fouilles ont retrouvé les cales à navires.
Un nouveau quadrillage
Les Romains tracent un nouveau plan orthogonal et arasent le sommet de Byrsa — ce qui a paradoxalement préservé le quartier punique enfoui sous les remblais.
Carthage n'a pas disparu
La ville de 146 a bien brûlé : les fouilles de Byrsa et du quartier punique retrouvent la couche d'incendie, les maisons effondrées, les balles de fronde et les boulets de catapulte. Mais une civilisation ne tient pas dans une ville. La langue, les cultes, les institutions et les villes puniques ont continué à vivre pendant des siècles, et Carthage elle-même a été rebâtie sur le même site.
La langue punique
Parlée jusqu'au Ve siècle apr. J.-C., près de six siècles après la prise de Carthage. Saint Augustin, né à Thagaste, en témoigne et cite des mots puniques.
Des inscriptions néopuniques
On grave encore en punique, dans une écriture dite néopunique, jusqu'aux Ier et IIe siècles, puis du punique en lettres latines jusqu'au IVe siècle.
La langue des rois
Les rois numides, Massinissa compris, gouvernent et frappent monnaie en punique. À Dougga, les inscriptions officielles sont bilingues, libyque et punique.
Des institutions qui durent
Sous Rome, des villes d'Afrique comme Leptis Magna ou Mactar élisent encore des suffètes, les magistrats de la tradition carthaginoise, jusqu'aux Ier et IIe siècles.
Les dieux changent de nom
Baal Hammon est vénéré comme Saturne africain et Tanit comme Caelestis, sur les mêmes sanctuaires et avec des stèles héritées du modèle punique.
Les villes puniques restent
Utique, Hadrumète (Sousse), Leptis ou Kerkouane… plusieurs cités puniques traversent la guerre ; certaines, alliées de Rome en 149, gardent leur statut de villes libres.
Carthage renaît
Décidée par César, la colonie est fondée sous Auguste sur le même site. Elle devient la capitale de l'Afrique proconsulaire et l'une des plus grandes villes de l'Empire.
Un nom et un patrimoine
Le nom Africa, puis Ifriqiya, vient du territoire de Carthage. Le site archéologique est inscrit au patrimoine mondial de l'UNESCO.
Carthage aujourd'hui
Carte animée →

Pour aller plus loinSources de cette page
12 références
Sources antiques
- Polybe, HistoiresI, 73 — témoin du siège aux côtés de Scipion Émilien ; source d'Appien
- Appien d'Alexandrie, Libyca (Le Livre africain)95 — remparts de l'isthme, siège et chute de Byrsa
- Tite-Live, Histoire romaine — empiétements de Massinissa (193, 174–172 av. J.-C.)
- Tite-Live, Periochae51 — longueur de l'enceinte (23 milles)
- Plutarque, Vie de Caton l'Ancien — les figues de Carthage
- Orose, Histoires contre les païens — enceinte de la ville et de Byrsa
- Strabon, Géographie (livre XVII) — pourtour de la presqu'île
- Homère, IliadeVI, 448–449 — vers cités par Scipion Émilien devant la ville en flammes
- Saint Augustin — témoin de l'usage du punique vers 400 apr. J.-C.
Travaux modernes
- Abdelmajid Ennabli, Pour sauver Carthage : exploration et conservation de la cité punique, romaine et byzantine, Unesco/INAA, 1992 — sur la campagne UNESCO « Sauvons Carthage »
- Friedrich Rakob — fouilles allemandes du quartier Magon, cité dans la page
- Général Duval — tracé fortifié de l'isthme (1949), cité dans la page