Économie · commerce, mines, terres

Un empire marchand

Carthage n'était pas seulement une puissance militaire : sa richesse venait d'un réseau d'échanges qui allait des îles Britanniques à l'Afrique de l'Ouest, et des côtes atlantiques au Levant.

Les ports puniques de Carthage
Les ports puniques : le port circulaire militaire (Cothon) et le port marchand
700 000

habitants selon Strabon — les historiens modernes estiment plutôt 200 000 à 400 000

300

livres d'argent (≈ 100 kg) par jour : le puits de Baebelo, pour Hannibal (Pline)

220

loges pour navires de guerre dans le port circulaire (Appien)

28

livres du traité d'agriculture de Magon

Les piliers de l'économie

Commerce, terres, mines et ateliers : les quatre sources de la prospérité carthaginoise.

La mer

Commerce maritime

Le cœur de la puissance carthaginoise : les routes de la Méditerranée occidentale.

  • Contrôle de la route atlantique de l'étain
  • Contrôle des détroits et des passages stratégiques
  • Comptoirs du Maroc à la Libye, en Sicile, Sardaigne, Baléares, Espagne
  • Échanges avec les Grecs, les Étrusques et les cités phéniciennes
La terre

Agriculture

Les terres fertiles de l'actuelle Tunisie faisaient de Carthage un grenier de la Méditerranée.

  • Céréales, oliviers, vignes, arbres fruitiers
  • Techniques décrites par Magon
  • Grands domaines travaillés par une main-d’œuvre servile
  • Exportation de vin, d’huile et de grain
Le sous-sol

Mines

Les mines d'Espagne fournissaient les métaux précieux indispensables.

  • Argent de Carthagène et de la Sierra Morena
  • Or et cuivre de la péninsule Ibérique
  • Étain des « îles Cassitérides », au nord-ouest
  • Financement de la guerre contre Rome
Les ateliers

Artisanat

Des productions réputées dans tout le monde méditerranéen.

  • Pourpre extraite du murex
  • Construction navale en série
  • Verre, céramique, orfèvrerie
  • Textiles et tapis
Trois continents

Les routes commerciales

CapDestinationExportationsImportations
NordBretagne, îles Britanniques & GaulePoterie, vin, textiles, bijouxÉtain, ambre, fourrures
EstPhénicie & OrientArgent, blé, huile d'oliveEncens, épices, ivoire
SudAfrique de l'Ouest & SaharaSel, tissus, céramique, perles de verreOr, ivoire, animaux exotiques
OuestEspagne & AtlantiqueProduits manufacturés, vinArgent, cuivre, mercenaires, chevaux

Les marchandises périssables (tissus, bois, aliments) ont laissé peu de traces : ces listes combinent les textes antiques et l'archéologie.

Les voyages

Élissa de Tyr à Carthage, Hannon le long de l'Afrique, Himilcon vers l'Atlantique nord : suivez les routes, puis les territoires.

A carregar o mapa de base…

Fronteiras aproximadas segundo as sínteses históricas (zonas de influência, não fronteiras modernas). Mapa de base: Natural Earth. Posições antigas: localizações habituais.

Galère punique
Ve s. av. J.-C. · Sud

Le périple d’Hannon

Soixante navires le long de la côte atlantique de l'Afrique, pour fonder des comptoirs, selon le Périple qui lui est attribué.

Lire →
Cadix, l’antique Gadir
Espagne · Ouest

Gadir, porte de l’Atlantique

Cité phénicienne alliée de Carthage : de là, Himilcon partit vers le nord, sur la route de l'étain.

Hérodote, IV, 196

Le commerce silencieux

Au-delà des Colonnes d'Hercule, les Carthaginois déposaient leurs marchandises sur la plage et se retiraient ; les habitants posaient de l'or à côté. On recommençait jusqu'à l'accord, sans jamais se parler — et sans tricher, dit Hérodote.

Source : Hérodote, Histoires, IV, 196

L'industrie de luxe

La pourpre et les ateliers

Héritée de Tyr, la teinture pourpre s'obtenait à partir du murex, un coquillage dont il fallait des milliers d'exemplaires pour quelques grammes de colorant. À Kerkouane, au cap Bon, des amas de coquilles broyées signalent les ateliers ; l'île de Djerba en restera célèbre à l'époque romaine.

Les ateliers de Carthage produisaient aussi céramique, perles et masques en pâte de verre, bijoux, armes et tissus. Les chantiers navals construisaient en série : chaque pièce portait une lettre de montage.

PourpreCéramiquePâte de verreOrfèvrerieTextilesNavires
Les ports

Deux ports en un

MarchandUn bassin rectangulaire pour les navires de commerce, ouvert sur la mer.
MilitaireDerrière lui, le Cothon circulaire : 220 loges pour les navires de guerre, invisibles depuis le large.
L’îlotAu centre, le pavillon de l'amiral, d'où l'on surveillait la mer.
ChaînesUne seule entrée, d'environ 21 m (70 pieds), fermée par des chaînes de fer (Appien).
Étain, argent, or

Les métaux de l'Occident

Sans étain, pas de bronze. Sans argent, pas de mercenaires. Carthage tenait les routes de l'un et les mines de l'autre.

Sn

L'étain

Indispensable au bronze, il venait du nord-ouest de l'Europe — les « îles Cassitérides », Cornouailles, Bretagne ou Galice. Himilcon explora cette route atlantique ; Carthage en gardait jalousement le secret.

Ag

L'argent d'Espagne

Après 237, les Barcides exploitent les mines du sud de l'Espagne. Selon Pline, le seul puits de Baebelo rapportait à Hannibal 300 livres d'argent par jour. Un siècle plus tard, Polybe compte 40 000 mineurs autour de Carthagène.

Au

L'or et le cuivre

Or d'Afrique par le commerce atlantique et saharien, or et cuivre d'Ibérie : de quoi frapper monnaie et payer les armées de mercenaires pendant la guerre contre Rome.

Acheter, vendre, explorer

Comme Tyr avant elle, Carthage vivait du négoce des métaux et des objets de prix.

Pline l’Ancien

« Les Puniques ont inventé le commerce. »

Héritiers des Phéniciens, les Carthaginois passaient dans l'Antiquité pour des marins et des marchands hors pair.

Pline, Histoire naturelle, VII — cité par F. Decret (1977)

Repères

Les étapes du négoce

TartessosAu sud de l'Hispanie, argent, cuivre et étain se trouvaient dans des mines faciles d'accès et d'exploitation : la base de la fortune phénicienne, puis carthaginoise.
VIIe s.Carthage importe et redistribue de petits objets manufacturés : céramiques grecques et étrusques, amulettes et objets égyptiens.
Jusqu'au VIe s.Les Phénico-Puniques tiennent un quasi-monopole de la navigation en Méditerranée occidentale : libre accès aux métaux, exportés bruts vers l'Orient, et aux ressources de régions entières.
Vers 540Au large d'Alalia, en Corse, Carthaginois et Étrusques affrontent les Phocéens, qui quittent ensuite l'île (Hérodote, I, 166).
509 et 348Deux traités avec Rome partagent les mers : les Romains ne naviguent pas au-delà du « Beau Promontoire » et, en Afrique comme en Sardaigne, ne commercent qu'en présence d'un magistrat (Polybe, III, 22-24).
Importations

Ce qui arrivait à Carthage

D'abord des matières premières — argent, cuivre, étain d'Hispanie et des îles Cassitérides —, ensuite des objets : vases grecs et étrusques, dont le musée du Bardo conserve des vitrines entières, et amulettes égyptiennes.

ArgentCuivreÉtainVases grecsAmulettes
Exportations

Ce que vendait Carthage

Verre, spécialité phénicienne, bijoux, céramiques, étoffes teintes de pourpre, placages d'ivoire, d'or ou d'argent. Les tissus, pourtant réputés, ont presque disparu : seuls les amas de murex et les poids de métiers à tisser en gardent la trace.

VerreBijouxIvoireÉtoffes
Par la terre

Caravanes et exploration

Le négoce suivait aussi des pistes caravanières, plus incertaines et plus dangereuses, qui expliquent des établissements en Libye et dans le sud de la Tunisie. Les voyages d'exploration visaient les mêmes buts : minerais — étain, or du Maghreb — et nouveaux débouchés.

LibyeSud tunisienOr
Pêche et produits de la mer

La mer nourricière

Pêche, salaisons et sauces de poisson : une industrie que Rome reprendra à grande échelle.

Sauce

Le garum

Sauce de poissons gras, utilisée en cuisine et comme remède. Ce sont les Phénico-Puniques qui en ont répandu l'usage en Méditerranée ; on la fabriquait en grand dans des installations retrouvées sur plusieurs sites (Krings et Lipinski).

Conserves

Les salaisons

Poissons salés, conditionnés en amphores, voyageaient avec les autres produits de la mer dans tout le bassin méditerranéen.

Gadès

Le thon

Les monnaies de Gadès, l'actuelle Cadix, portent des thons : signe du poids de cette pêche dans l'économie de la cité phénicienne.

Coquillages

Le murex

Pêché pour la pourpre, il s’accumule en amas de coquilles broyées près des ateliers de teinture.

Production et commerce du garum se poursuivent largement sous Rome : les fabriques de salaison les mieux conservées, comme celle de Baelo Claudia près de Cadix, datent de l'époque romaine.

Monnaie et finances

Carthage a frappé monnaie tard, mais massivement, surtout pour payer ses armées.

Quart de shekel barcide
Espagne barcide

Quart de shekel frappé en Espagne par les Barcides, IIIe s. av. J.-C.

Shekel à l’éléphant
213–210 av. J.-C.

Shekel d'argent : tête de Melqart et éléphant de guerre (British Museum).

Le système monétaire

Des monnaies pour payer la guerre

Fin Ve s.Premières monnaies puniques, en argent, frappées en Sicile pour payer les troupes ; certaines portent l'inscription « le camp ».
Milieu IVe s.Carthage frappe elle-même or et bronze. Motifs : tête de Tanit, cheval, palmier — le palmier (phoinix en grec) évoque les Phéniciens.
IIIe s.Pendant les guerres contre Rome, pièces d'électrum (alliage d'or et d'argent) et monnaies à la teneur réduite : les finances souffrent.
237–209En Espagne, les Barcides frappent des shekels d'argent de grande qualité, avec Melqart, l'éléphant ou la proue de navire.

Le système fiscal

Carthage vivait des droits de douane sur le commerce, des tributs des territoires soumis — les paysans libyens durent livrer jusqu'à la moitié de leurs récoltes pendant la première guerre punique (Polybe) —, des mines d'Espagne et des taxes agricoles. De quoi financer des armées de mercenaires sans mobiliser tous ses citoyens.

Olivier près de Testour, Tunisie
Olivier près de Testour, dans la vallée de la Medjerda
La terre

L'agriculture savante

L'agronome carthaginois Magon rédigea un traité d'agriculture en 28 livres. Après la chute de Carthage, le Sénat romain en ordonna la traduction en latin — un honneur rendu à aucun autre livre punique.

Le traité de Magon

28 livres sur les sols, la vigne, l'olivier, l'élevage et la gestion des domaines, cités par Varron, Columelle et Pline.

L'huile d'olive

Carthage produisait et exportait massivement son huile, rivale des productions grecques.

Le vin

Les vins carthaginois étaient réputés, notamment le passum, vin de raisins séchés dont Columelle a conservé la recette de Magon.

L'eau

Citernes, puits et gestion de l'eau pour cultiver une terre semi-aride.

Mosaïque du Seigneur Julius, musée du Bardo
Musée du Bardo · IVe s. apr. J.-C.

Le domaine africain

Cette mosaïque de l'époque romaine montre un grand domaine de la région de Carthage au fil des saisons : olives, raisins, gibier. Les grands domaines agricoles hérités de l'époque punique ont fait de l'Afrique le grenier de Rome.

Magon, la figue de Caton et le blé

L'agriculture carthaginoise

Deux modèles

Carthage contre Rome

2413 200 talents en 10 ans, après la première guerre
2371 200 talents de plus, et la Sardaigne
20110 000 talents en 50 ans (≈ 260 t d’argent)
191Carthage propose de tout payer d'un coup ; Rome refuse
La richesse qui fit peur à Rome →
AspectCarthageRome
Base économiqueCommerce maritime et agricultureConquête militaire et tributs
ArméeMercenaires et alliés, officiers carthaginoisCitoyens-soldats (légionnaires)
MarineSupériorité navale historiqueFlotte bâtie pendant la première guerre pour rivaliser
GouvernementOligarchie marchande, deux suffètes élusRépublique aristocratique, deux consuls
MonnaieOr, argent, bronze, électrumBronze, puis denier d’argent (vers 211)
RichesseIssue du commerceIssue de la conquête
Pour aller plus loin

Sources de cette page

12 références

Sources antiques

  1. Hérodote, HistoiresI, 166 ; IV, 196
  2. Polybe, HistoiresI, 72 ; III, 22–24
  3. Strabon, GéographieXVII, 3, 15
  4. Pline l'Ancien, Histoire naturelleVII ; XXXIII, 97
  5. Appien, Libyca (Le Livre africain)96
  6. Columelle, De l'agriculture (De re rustica)XII, 39 — recette du passum, d’après Magon
  7. Varron, Économie rurale — cite le traité de Magon
  8. Anonyme, Périple d'Hannon

Travaux modernes

  1. François Decret, Carthage ou l'empire de la mer, Seuil, 1977
  2. Véronique Krings (dir.), La civilisation phénicienne et punique, Brill, 1995
  3. Edward Lipinski (dir.), Dictionnaire de la civilisation phénicienne et punique, Brepols, 1992
  4. Wikipédia, Carthage ; Civilisation carthaginoise — CC BY-SA 4.0, contenus reformulés

Toute la bibliographie →Glossaire →

À lire aussi