149 – 146 av. J.-C.

La prise de Carthage

Ce que Rome a fait, et ce qu'elle a prétendu avoir fait : la troisième guerre punique, du désarmement de la ville à l'incendie de Byrsa.

Le quartier punique de la colline de Byrsa
Le quartier punique de Byrsa, incendié en 146
3 ans

de siège, de 149 au printemps 146 av. J.-C.

200 000

armures et 2 000 catapultes livrées à Rome avant la guerre

6 jours

et six nuits de combats de rue jusqu'à Byrsa

50 000

survivants sortis de Byrsa, vendus comme esclaves

Caton l'Ancien

« Carthago delenda est »

Revenu d'une ambassade en Afrique, frappé par la prospérité retrouvée de Carthage, Caton termine chacun de ses discours au Sénat par cette formule. Selon Plutarque, il y exhibe des figues fraîches cueillies à Carthage trois jours plus tôt : l'ennemi est à portée de voile. Scipion Nasica plaide au contraire pour épargner la ville.

Le récit et les faits

Une destruction réelle, pas un effacement

Rome a incendié et démantelé Carthage, massacré ou réduit en esclavage ses habitants. Mais le récit d'une ville « rasée » et stérilisée par le sel relève de la légende : les fouilles retrouvent la cité punique sous la ville romaine, et la culture punique a survécu des siècles.

L'histoire écrite par le vainqueur →

Massinissa, l'autre artisan de la chute

Rome a donné le coup final, mais c'est le roi numide Massinissa qui, pendant cinquante ans, a grignoté le territoire de Carthage et fourni à Rome son prétexte.

Monnaie de Massinissa, roi de Numidie
Monnaie de Massinissa — British Museum
Pourquoi ?

Des terres riches, une ville convoitée

Massinissa voulait bâtir un grand royaume numide sédentaire, avec des villes et des terres à blé. Or les plaines fertiles et les comptoirs les plus riches d'Afrique appartenaient à Carthage, dont la prospérité avait survécu à la défaite. Il savait qu'avec l'appui de Rome, chaque annexion resterait impunie.

Cinquante ans de pression, 206 – 148
212 – 206Formé à Carthage selon Appien, il combat pour elle en Hispanie contre les Scipions.
206Carthage soutient son rival Syphax ; Massinissa passe dans le camp de Rome.
202Sa cavalerie numide est décisive à Zama : elle revient frapper l'armée d'Hannibal dans le dos.
201Le traité de paix l'autorise à réclamer « les terres de ses ancêtres », sans en fixer les limites, et interdit à Carthage toute guerre sans l'accord de Rome : Carthage ne peut plus se défendre seule.
193Il s'empare d'une partie des Emporia, les riches comptoirs de la petite Syrte (Tite-Live). Rome envoie des arbitres qui ne tranchent pas.
174 – 172Carthage se plaint à Rome : en deux ans, Massinissa lui aurait pris plus de 70 villes et forteresses (Tite-Live).
162 – 161Nouvelle annexion des Emporia ; Rome donne raison à Massinissa, et Carthage doit en plus lui verser 500 talents (Polybe).
153 – 152Il prend les Grandes Plaines et la région de Thugga, une cinquantaine de villes (Appien). L'ambassade romaine venue arbitrer, avec Caton, revient convaincue qu'il faut détruire Carthage.
150À bout, Carthage lève environ 25 000 hommes sous Hasdrubal. Encerclée et affamée, l'armée capitule ; les cavaliers de Gulussa, fils de Massinissa, massacrent les prisonniers. Pour Rome, c'est la violation du traité de 201 qu'elle attendait.
148Massinissa meurt à près de 90 ans, en plein siège de Carthage. Scipion Émilien partage son royaume entre ses fils.
Sans Hannibal

Carthage n'avait plus son meilleur défenseur : devenu suffète, Hannibal avait réformé l'État et rétabli les finances, mais ses ennemis l'avaient dénoncé à Rome. Il s'exile en 195 et meurt en 183, bien avant la dernière guerre.

Un allié encombrant

Rome s'est servie de Massinissa sans vouloir lui laisser Carthage. Plusieurs historiens modernes pensent que la destruction de la ville visait aussi à empêcher un royaume numide trop puissant de s'en emparer : à sa mort, son royaume est aussitôt divisé.

Les défenses de Carthage

Avant le siège, voici ce que Rome devait prendre : une ville bâtie sur une presqu'île, fermée côté terre par l'une des plus puissantes fortifications du monde antique. Elles expliquent qu'une cité désarmée ait tenu près de trois ans.

ContinentGolfe (auj. sebkha de l'Ariana)Mer MéditerranéeLac de TunisIsthmeMégaraByrsaPortsAngle faible
  • Triple ligne de l'isthme
  • Mur de mer (simple)
  • Byrsa, citadelle
  • Ports
  • Angle faible (Appien)
Reconstitution schématique — tracés et proportions approximatifs, d'après Polybe et Appien.
Appien, Libyca, 95

Le triple rempart de l'isthme

IsthmeLarge d'environ 25 stades (≈ 4,5 km) selon Polybe (I, 73) et Appien : c'est le seul accès par la terre.
Hauteur30 coudées (≈ 13 à 14 m) pour chaque mur, sans compter les parapets et les tours.
Épaisseur30 pieds (≈ 9 m).
ToursUne tous les deux plèthres (≈ 60 m), haute de quatre étages.
Niveau basDes stalles pour 300 éléphants et leurs réserves de nourriture.
Niveau hautDes écuries pour 4 000 chevaux et des magasins d'orge et de fourrage.
CasernesDe quoi loger 20 000 fantassins et 4 000 cavaliers.

Trois murs identiques ? Appien écrit au IIe siècle apr. J.-C. d'après Polybe, témoin du siège. De nombreux historiens modernes lisent plutôt une défense en profondeur : un fossé, une palissade ou un avant-mur, puis le grand mur à tours qui abritait casernes et écuries.

Longueur

34 km, un chiffre à nuancer

Le chiffre souvent cité vient de Tite-Live (Periochae, 51) : une enceinte de 23 milles romains, soit environ 34 km. Orose en compte 22 (≈ 32,5 km) ; Strabon, lui, donne 360 stades (≈ 65 km) pour le pourtour de toute la presqu'île. Le tracé complet n'a jamais été retrouvé : on parlera d'une enceinte d'une trentaine de kilomètres, englobant le faubourg-jardin de Mégara.

Côté mer

Un seul mur

Là où la mer et les escarpements protégeaient la ville, un simple rempart suffisait (Appien). Point faible : l'angle bas et négligé où ce mur rejoignait la langue de terre menant aux ports. C'est là que le consul Censorinus lance ses béliers en 149 ; la brèche est en partie refermée dans la nuit et l'assaut repoussé.

Citadelle

Byrsa, le dernier réduit

Au cœur de la ville, la colline de Byrsa avait sa propre enceinte, autour du temple d'Eshmoun ; Orose lui prête un peu plus de deux milles de tour (≈ 3 km). En 146, c'est le dernier bastion des assiégés.

Ports

Le Cothon, défense navale

Le double port et ses cales pour 220 navires sont décrits sur la page de la fondation. Pendant le siège, ils deviennent un enjeu : Scipion en barre l'entrée par une digue, les assiégés percent un nouveau chenal.

Les ports de Carthage →
Archéologie

Ce que les fouilles ont retrouvé

Côté mer, les fouilles allemandes de Friedrich Rakob (quartier Magon, campagne UNESCO) ont dégagé le rempart maritime du Ve siècle av. J.-C. et une porte ouvrant sur le rivage. Sur l'isthme, le général Duval a suivi en 1949 un tracé fortifié sur environ 2,9 km, qu'il identifie à l'enceinte extérieure punique.

À ne pas confondre

Le « mur de Théodose »

Toutes les murailles fouillées à Carthage ne sont pas puniques. Vers 425 apr. J.-C., sous Théodose II, la Carthage romaine se dote d'une nouvelle enceinte face à la menace vandale ; des équipes canadiennes l'ont fouillée à partir de 1976. Elle n'a rien à voir avec les remparts de 146.

Ce qui s'est passé

Toute la chronologie →
151 av. J.-C.Le prétexte. Carthage achève de payer son indemnité de guerre et se défend, armes à la main, contre les empiétements du roi numide Massinissa. Rome y voit une violation du traité de 201, qui lui interdit toute guerre sans son accord.
149 av. J.-C.Désarmement et ultimatum. Les consuls Manilius et Censorinus débarquent à Utique, passée du côté romain. Carthage livre 300 otages, 200 000 armures et 2 000 catapultes. Rome exige alors que la ville soit abandonnée et reconstruite à 80 stades (environ 15 km) de la mer. Les Carthaginois refusent.
149–148 av. J.-C.Une ville qui se réarme. Tout le métal disponible est fondu pour forger de nouvelles armes ; selon Appien, les femmes coupent leurs cheveux pour tresser les cordes des catapultes. Les premiers assauts romains échouent, tandis qu'Hasdrubal tient la campagne.
147 av. J.-C.Scipion Émilien. Élu consul malgré son jeune âge, le petit-fils adoptif de Scipion l'Africain resserre le blocus et fait barrer l'entrée du port par une digue. Les assiégés creusent un nouveau chenal vers la mer et lancent une flotte construite en secret.
Printemps 146L'assaut final. Les Romains s'emparent du secteur des ports puis de l'agora. Pendant six jours et six nuits, ils progressent maison par maison le long des trois rues qui montent à Byrsa, incendiant les immeubles à mesure.
146 av. J.-C.La chute de Byrsa. 50 000 hommes et femmes sortent de la citadelle et se rendent. Environ 900 déserteurs romains se retranchent dans le temple d'Eshmoun et y mettent le feu. Hasdrubal se rend à Scipion.
146 av. J.-C.Après la victoire. La ville brûle plusieurs jours ; une commission de dix sénateurs fait démanteler ce qui reste et maudit le site. Le territoire devient la province romaine d'Afrique, avec Utique pour capitale ; les bibliothèques sont données aux rois numides. La même année, Rome détruit Corinthe.

Les derniers jours

Polybe, ami et conseiller de Scipion, assiste à la chute de la ville. Appien a repris son récit.

Hasdrubal le Boétarque et sa femme

Le choix des flammes

Chef de la défense, Hasdrubal finit par se rendre, suppliant, aux pieds de Scipion. Du haut du temple en feu, sa femme, parée de ses plus beaux vêtements, le maudit pour sa lâcheté, tue leurs deux fils et se jette avec eux dans les flammes.

Buste dit de Scipion l'Africain
Buste dit de Scipion l'Africain, grand-père adoptif de Scipion Émilien
Les larmes de Scipion

« Un jour viendra où périra Ilion la sainte, et Priam, et le peuple de Priam à la bonne lance. »

Devant la ville en flammes, Scipion Émilien pleure et cite ces vers de l'Iliade. À Polybe qui l'interroge, il confie craindre que le même sort frappe un jour Rome.

La colline de Byrsa
La colline de Byrsa, aujourd'hui
Byrsa

La citadelle, du dernier combat aux fouilles

Au sommet de la colline légendaire de Didon se dressait le temple d'Eshmoun, auquel on accédait par soixante marches. C'est là que se jouent les dernières heures de la Carthage punique.

Sous Auguste, les Romains arasent le sommet pour y construire le forum de la nouvelle ville. Les déblais recouvrent les pentes — et protègent, sans le vouloir, un quartier d'habitations puniques du IIe siècle, rues et citernes comprises, retrouvé par les archéologues français à partir des années 1970.

La fondation de Carthage →

Mythe romain / réalité

MYTHE

« Carthage a été rasée jusqu'au sol »

RÉALITÉ

La ville a été incendiée et démantelée, mais pas effacée : des maisons, des rues et des citernes puniques ont été retrouvées sous les couches romaines, conservées sur plusieurs mètres de hauteur.

MYTHE

« Du sel a été répandu pour stériliser la terre »

RÉALITÉ

Aucune source antique — ni Polybe, ni Appien, ni Tite-Live — ne mentionne cet épisode. Il apparaît chez des auteurs modernes, aux XIXe et XXe siècles. Le sel était d'ailleurs une denrée précieuse.

MYTHE

« La civilisation carthaginoise a disparu »

RÉALITÉ

Le punique était encore parlé au Ve siècle apr. J.-C. Des villes d'Afrique romaine gardèrent des suffètes, et les cultes puniques survécurent sous des noms romains.

MYTHE

« Carthage n'a jamais été reconstruite »

RÉALITÉ

Après l'échec de Caius Gracchus (122 av. J.-C.), César décide la refondation, réalisée sous Auguste : Carthage devient la capitale de l'Afrique romaine et l'une des plus grandes villes de l'Empire.

Les preuves archéologiques

Ce que disent réellement les fouilles, notamment celles de la campagne UNESCO « Sauvons Carthage » (1972–1995).

44 – 29 av. J.-C.

Une refondation sur place

Colonia Iulia Concordia Carthago est bâtie exactement sur le site punique, pour ses ports et sa position. La malédiction de 146 n'a pas résisté un siècle.

Stratigraphie

Des structures puniques conservées

Murs, sols et citernes puniques apparaissent sous les couches romaines. À Byrsa, une épaisse couche d'incendie date précisément la prise de 146.

Textes

Le mythe du sel

Aucun auteur antique ne parle de sel répandu sur Carthage : l'épisode est une invention moderne, peut-être inspirée de récits bibliques ou médiévaux.

Langue

Une continuité culturelle

Inscriptions néopuniques, noms de personnes, cultes : la culture punique perdure. Saint Augustin atteste encore l'usage de la langue vers 400 apr. J.-C.

Ports

Le port circulaire

Le plan du Cothon a traversé les siècles : les Romains ont réaménagé le port militaire punique, dont les fouilles ont retrouvé les cales à navires.

Urbanisme

Un nouveau quadrillage

Les Romains tracent un nouveau plan orthogonal et arasent le sommet de Byrsa — ce qui a paradoxalement préservé le quartier punique enfoui sous les remblais.

Après 146

Carthage n'a pas disparu

Carthage et la Tunisie →

La ville de 146 a bien brûlé : les fouilles de Byrsa et du quartier punique retrouvent la couche d'incendie, les maisons effondrées, les balles de fronde et les boulets de catapulte. Mais une civilisation ne tient pas dans une ville. La langue, les cultes, les institutions et les villes puniques ont continué à vivre pendant des siècles, et Carthage elle-même a été rebâtie sur le même site.

Ve s.

La langue punique

Parlée jusqu'au Ve siècle apr. J.-C., près de six siècles après la prise de Carthage. Saint Augustin, né à Thagaste, en témoigne et cite des mots puniques.

Ier – IIe s.

Des inscriptions néopuniques

On grave encore en punique, dans une écriture dite néopunique, jusqu'aux Ier et IIe siècles, puis du punique en lettres latines jusqu'au IVe siècle.

Numidie

La langue des rois

Les rois numides, Massinissa compris, gouvernent et frappent monnaie en punique. À Dougga, les inscriptions officielles sont bilingues, libyque et punique.

Suffètes

Des institutions qui durent

Sous Rome, des villes d'Afrique comme Leptis Magna ou Mactar élisent encore des suffètes, les magistrats de la tradition carthaginoise, jusqu'aux Ier et IIe siècles.

Saturne

Les dieux changent de nom

Baal Hammon est vénéré comme Saturne africain et Tanit comme Caelestis, sur les mêmes sanctuaires et avec des stèles héritées du modèle punique.

Utique, Hadrumète

Les villes puniques restent

Utique, Hadrumète (Sousse), Leptis ou Kerkouane… plusieurs cités puniques traversent la guerre ; certaines, alliées de Rome en 149, gardent leur statut de villes libres.

29 av. J.-C.

Carthage renaît

Décidée par César, la colonie est fondée sous Auguste sur le même site. Elle devient la capitale de l'Afrique proconsulaire et l'une des plus grandes villes de l'Empire.

1979

Un nom et un patrimoine

Le nom Africa, puis Ifriqiya, vient du territoire de Carthage. Le site archéologique est inscrit au patrimoine mondial de l'UNESCO.

Carthage aujourd'hui

Carte animée →
Ruines des thermes d'Antonin au bord de la mer
Ruines des thermes d'Antonin, au bord de la Méditerranée
Les thermes d'Antonin
Les thermes d'Antonin (IIe s. apr. J.-C.), parmi les plus vastes de l'Empire romain
Pour aller plus loin

Sources de cette page

12 références

Sources antiques

  1. Polybe, HistoiresI, 73 — témoin du siège aux côtés de Scipion Émilien ; source d'Appien
  2. Appien d'Alexandrie, Libyca (Le Livre africain)95 — remparts de l'isthme, siège et chute de Byrsa
  3. Tite-Live, Histoire romaine — empiétements de Massinissa (193, 174–172 av. J.-C.)
  4. Tite-Live, Periochae51 — longueur de l'enceinte (23 milles)
  5. Plutarque, Vie de Caton l'Ancien — les figues de Carthage
  6. Orose, Histoires contre les païens — enceinte de la ville et de Byrsa
  7. Strabon, Géographie (livre XVII) — pourtour de la presqu'île
  8. Homère, IliadeVI, 448–449 — vers cités par Scipion Émilien devant la ville en flammes
  9. Saint Augustin — témoin de l'usage du punique vers 400 apr. J.-C.

Travaux modernes

  1. Abdelmajid Ennabli, Pour sauver Carthage : exploration et conservation de la cité punique, romaine et byzantine, Unesco/INAA, 1992 — sur la campagne UNESCO « Sauvons Carthage »
  2. Friedrich Rakob — fouilles allemandes du quartier Magon, cité dans la page
  3. Général Duval — tracé fortifié de l'isthme (1949), cité dans la page

Toute la bibliographie →Glossaire →

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