Carthage · Armée

L'armée de Carthage

Des officiers carthaginois à la tête de soldats venus de tout l'Occident méditerranéen — et la plus grande flotte de son temps.

Bataille de Zama
La bataille de Zama (202 av. J.-C.)

Qui combattait pour Carthage ?

Cannes et les guerres puniques →
Carthage

Le Bataillon sacré

Environ 2 500 citoyens de l'élite, lourdement armés, selon Diodore. Les officiers sont carthaginois.

Tunisie actuelle

Infanterie libyenne

Le cœur de l'armée : fantassins disciplinés, armés de la lance et du bouclier, rééquipés à Cannes avec les armes prises aux Romains.

Numidie

Cavalerie numide

Sans selle ni mors, légère et insaisissable : harcèlement, fausses fuites et retours brusques. La meilleure cavalerie de la Méditerranée.

Frondeur baléare
Îles Baléares

Frondeurs

Entraînés dès l'enfance, ils portaient trois frondes pour tirer à différentes distances (Strabon) et lançaient pierres et balles de plomb.

Hispanie & Gaule

Ibères, Celtibères, Gaulois

L'épée ibérique — Rome en tira son gladius hispaniensis — et la furie des Gaulois de Cisalpine, ralliés en Italie : le centre du croissant de Cannes.

Éléphant sur shekel
Afrique du Nord

Éléphants

Arme de choc et de terreur ; 80 à Zama selon Polybe.

En savoir plus →
Recrutement

Une armée de contrats et d’alliances

Carthage, cité de marchands peu nombreuse, ne levait pas de grandes armées de citoyens. Elle combinait trois ressources : les Libyens de son territoire africain, astreints au service ; les contingents de rois et chefs alliés, numides surtout ; et des mercenaires engagés contre solde en Hispanie, en Gaule, aux Baléares, en Grèce ou en Campanie.

Les généraux et les officiers étaient carthaginois. Les citoyens servaient surtout dans la flotte et ne prenaient les armes en masse qu’en cas de danger extrême — contre Agathocle en 310, contre Regulus en 256-255, pendant le siège final de 149-146.

Ce système avait sa faiblesse : en 241, les mercenaires revenus de Sicile et mal payés se révoltèrent. La guerre des Mercenaires (241-238) faillit emporter Carthage, avant qu’Hamilcar Barca ne l’écrase.

LibyensAlliés numidesMercenairesOfficiers carthaginois
Première guerre punique · 255

Xanthippe le Spartiate

Mercenaire spartiate engagé par Carthage alors que le consul Regulus campe devant Tunis. Il réorganise l’armée, fait combattre cavalerie et éléphants en plaine et écrase les légions : Regulus est fait prisonnier, Carthage est sauvée.

Bataille de Tunis (Bagradas), 255 av. J.-C.
Selon Polybe

L’armée d’Hannibal en chiffres

Printemps 218
Départ de Carthagène avec 90 000 fantassins et 12 000 cavaliers.
Après l'Èbre
Garnisons laissées en Hispanie : il franchit les Pyrénées avec 50 000 fantassins et 9 000 cavaliers ; 37 éléphants passent le Rhône.
Automne 218
Arrivée en Italie après les Alpes : 12 000 Africains, 8 000 Ibères et 6 000 cavaliers, chiffres gravés par Hannibal lui-même au cap Lacinium.
Cannes, 216
Environ 40 000 fantassins et 10 000 cavaliers face à quelque 80 000 Romains et alliés.
Zama, 202
80 éléphants en première ligne, puis mercenaires, Libyens et Carthaginois, et les vétérans d’Italie en réserve.
La marine

Les navires puniques étaient construits en série : les pièces portaient des lettres de montage, comme l'a montré l'épave de Marsala. Rome copia un navire carthaginois échoué pour bâtir sa première flotte.

220

loges du port circulaire (Appien)

~300

rameurs par quinquérème

10

navires autorisés après 201

Les navires de Carthage

Flotte de guerre et flotte marchande servaient un même but : tenir les routes du commerce (Lancel).

Galères phéniciennes, dessin d’après un relief de Ninive
L’héritage phénicien

Galères et navires phéniciens, dessinés d'après un relief assyrien de Ninive : Carthage hérite de ce savoir-faire naval.

Dès le VIe s. av. J.-C.

La trirème

Trois niveaux de rameurs superposés et un éperon à la proue : le navire de ligne classique, avec environ 200 hommes à bord, dont quelque 170 rameurs.

Lancel, Carthage, 1992

IVe s. av. J.-C.

La quadrirème

Quatre rameurs par section de nage, pour un navire plus lourd et plus stable. Pline, citant Aristote, en attribue l'invention aux Carthaginois.

Pline, Histoire naturelle, VII, 207

Le navire des guerres puniques

La quinquérème

Née à Syracuse vers 399 sous Denys l'Ancien, elle devient le vaisseau de ligne des guerres contre Rome : environ 300 rameurs et 120 soldats de marine, selon Polybe.

Diodore, XIV, 41-42 · Polybe, I, 26

Marine marchande

Les gauloi

Les Grecs appelaient gaulos le navire rond des Phéniciens : coque large, voile carrée, peu de rames. Ces cargos transportaient aussi vivres et matériel pour les flottes de guerre.

Hérodote, III, 136

Petites embarcations

Les hippoi

Des bateaux à proue sculptée en tête de cheval — d'où leur nom grec, « chevaux ». Selon Strabon, les pêcheurs modestes de Gadès s'en servaient pour pêcher le long de la Maurétanie, jusqu'au fleuve Lixus.

Strabon, Géographie, II, 3, 4

Explorations

Les périples

Gibraltar
Dès l'origine, la flotte punique protège les routes commerciales et en garde le secret : tenir le détroit, c'est fermer l'Atlantique aux concurrents grecs, phocéens en particulier.
Hannon
Une flotte part longer la côte atlantique de l'Afrique. Certains la conduisent jusqu'au golfe de Guinée, d'autres beaucoup moins loin : la portée du voyage reste débattue. Le récit grec traduit probablement une inscription punique exposée dans un temple (Hours-Miédan).
Himilcon
Cap au nord, au-delà de Gadès, sur la route de l'étain des îles Cassitérides, en direction des îles Britanniques (Pline, Aviénus).
Vers 600 av. J.-C.
Hérodote rapporte que des marins phéniciens au service du pharaon Néchao II auraient fait le tour de l'Afrique en trois ans : la tradition d'audace dont Carthage est l'héritière (Hérodote, IV, 42).
Hannon le Navigateur →
Une légende antique

L'île interdite

Loin au-delà des Colonnes d'Hercule, des Carthaginois auraient trouvé une île déserte, boisée, fertile et traversée de rivières navigables. Beaucoup la fréquentèrent, certains s'y fixèrent. Redoutant qu'elle n'attire les étrangers et n'échappe à la cité, les dirigeants auraient interdit d'y naviguer sous peine de mort et supprimé ceux qui y vivaient, pour que nul n'en parle. Récit invérifiable, il dit surtout la réputation de secret des marins puniques.

Source : De mirabilibus auscultationibus, 84 — recueil attribué à tort à Aristote

Recrutement et commandement

Qui commandait ?

Les généraux
Issus des grandes familles, ils étaient désignés par l'assemblée du peuple selon Diodore (XXV, 8). La hiérarchie reste mal connue ; le titre de général correspondrait au punique rab.
La sanction
La cité pardonnait mal l'échec : les textes citent de nombreux généraux vaincus crucifiés ou exécutés (Dridi).
Un cliché à nuancer
Dès l'Antiquité, on a imputé la défaite de Carthage à ses mercenaires et au peu d'ardeur de ses citoyens. C'est oublier que la marine de guerre reposait sur les citoyens, et que toute la population se battit lors des derniers combats.
La colonne vertébrale
Pour l'historien Khaled Melliti, le noyau stable de l'infanterie fut toujours formé des Libyens de l'intérieur, puis des Ibères de l'Espagne barcide, complétés par les cités phéniciennes d'Afrique comme Utique ou Hadrumète : ils encadraient mercenaires volatils et jeunes recrues.
Armement

Équipements et unités

Citoyens
Fantassins armés de la lance et de l'épée (Dridi).
Libyens
Unités légères : javelots, poignards et boucliers de cuir.
Ibères
Bouclier et falcata, une épée courte à lame recourbée.
Phalange
Infanterie lourde rangée à la macédonienne ; on ignore si la longue pique, la sarisse, y était employée.
Chars
Sans doute hérités d’une ancienne tradition libyenne.
Éléphants
Peu nombreux et adoptés tard, sans doute après la guerre de Pyrrhus en Italie. Probablement une petite race d'éléphant de forêt d'Afrique (hypothèse de Philippe Leveau) ; certains cornacs auraient été indiens.

Techniques et manœuvres

Les tactiques en détail →
Héritage macédonien

Phalange et camps

Carthage emprunte au monde grec et macédonien l'ordre en phalange, la disposition de l'armée en campagne et l'organisation des camps (Dridi).

Les innovations d’Hannibal

Cavalerie et enveloppement

La cavalerie devient une arme décisive ; l'adversaire est enveloppé à Cannes (216) ; l'embuscade du lac Trasimène (217) compense l'infériorité numérique.

Poliorcétique

L'art du siège

Tours de siège, béliers, balistes et catapultes : en 409, l'armée d'Hannibal le Magonide prend Sélinonte à l'aide de hautes tours mobiles et de béliers (Diodore, XIII, 54).

La guerre navale antique

Éperonner, percer, déborder

DiekplousPériplousligne ennemieligne ennemie
L’éperon
On coule l'adversaire en le frappant de flanc ou par l'arrière avec l'éperon : tout dépend de la vitesse et de l'entraînement des rameurs.
Diekplous
Se glisser par un intervalle de la ligne ennemie, puis virer pour éperonner les navires par la poupe.
Périplous
Déborder une aile adverse pour la prendre de flanc — d'où l'intérêt d'aligner une ligne plus longue que celle de l'ennemi.
260 · Mylae
Pour neutraliser l'habileté punique, Rome invente le « corbeau », passerelle d'abordage qui change la bataille navale en combat d'infanterie : première victoire navale romaine.
249 · Drépane
L'amiral Adherbal, avec des navires plus rapides et des équipages aguerris, accule la flotte romaine contre la côte et capture 93 navires : la grande victoire navale carthaginoise de la guerre (Polybe, I, 49-51).

Héritage militaire

Armes combinées

Chaque peuple à sa place

Cavaliers numides pour la poursuite, frondeurs baléares pour le tir, Libyens et Ibères pour la ligne : Hannibal fit de cette diversité un instrument tactique.

Cannes

Le modèle de l’enveloppement

Le double enveloppement de 216 est étudié dans les écoles militaires jusqu'à l'époque moderne ; Schlieffen en fit le cœur de sa doctrine.

Fidélité

Seize ans sans mutinerie

Selon Polybe, l'armée multinationale d'Hannibal ne se mutina jamais pendant seize ans de guerre en Italie, malgré les privations.

Campagne d'Hannibal · 219–202

Voir la campagne sur la carte animée

Pour aller plus loin

Sources de cette page

14 références

Sources antiques

  1. Polybe, HistoiresI, 26 ; I, 49–51 — quinquérèmes, Drépane, effectifs de l'armée d'Hannibal, éléphants de Zama
  2. Diodore de Sicile, Bibliothèque historiqueXIII, 54 ; XIV, 41–42 ; XXV, 8 — Bataillon sacré, siège de Sélinonte, quinquérème, désignation des généraux
  3. Appien, Libyca — les 220 loges du port circulaire
  4. Strabon, GéographieII, 3, 4 — frondeurs baléares, hippoi de Gadès
  5. Pline l'Ancien, Histoire naturelleVII, 207 — quadrirème ; voyage d’Himilcon
  6. Hérodote, HistoiresIII, 136 ; IV, 42 — gauloi ; circumnavigation de l’Afrique
  7. Aviénus, Ora maritima — voyage d’Himilcon
  8. Pseudo-Aristote, De mirabilibus auscultationibus84 — l'île interdite

Travaux modernes

  1. Serge Lancel, Carthage, Fayard, 1992
  2. Hédi Dridi, Carthage et le monde punique, Les Belles Lettres, 2006
  3. Khaled Melliti, Carthage, Perrin, 2023
  4. Madeleine Hours-Miédan, Carthage, PUF, 1982 — sur le Périple d’Hannon
  5. Philippe Leveau — cité dans la page (hypothèse sur la race des éléphants)
  6. Wikipédia, Carthage ; Civilisation carthaginoise — CC BY-SA 4.0, contenus reformulés

Toute la bibliographie →Glossaire →