814 av. J.-C.

La fondation de Carthage

Naissance d'une superpuissance méditerranéenne : une princesse en exil, une peau de bœuf, une colline face à la mer.

Turner — Didon construisant Carthage
J. M. W. Turner, Didon construisant Carthage (1815)
814

Année de fondation selon la tradition (av. J.-C.)

700 000

Habitants à l'apogée selon Strabon — un chiffre sans doute exagéré

34 km

De murailles, selon les auteurs antiques

220

Navires de guerre abrités dans le port circulaire

6

Étages des maisons sur les pentes de Byrsa, selon Appien

300

Éléphants logés dans les murailles

La légende

Élyssa, princesse de Tyr

Didon (Élyssa) était une princesse phénicienne de Tyr, dans l'actuel Liban. Son frère Pygmalion, roi de Tyr, assassina son époux Sychée — riche prêtre du temple de Melqart, l'Hercule phénicien — pour s'emparer de ses trésors. Le fantôme de son mari l'avertit en rêve.

Elle s'enfuit par la mer avec un groupe de fidèles et les richesses de Sychée. Lors d'une escale à Chypre, 80 jeunes femmes se joignirent à l'expédition ; elle atteignit les côtes de l'actuelle Tunisie vers 814 av. J.-C.

Là, elle négocia avec le roi libyque (berbère) Iarbas pour obtenir une terre : une surface aussi grande que pourrait en couvrir une seule peau de bœuf — une requête en apparence modeste. Selon la légende, pressée plus tard d'épouser Iarbas, elle préféra se jeter dans un bûcher.

Guérin — Énée racontant à Didon les malheurs de Troie
Pierre-Narcisse Guérin, Énée racontant à Didon les malheurs de Troie (1815), Louvre
Sources

Le récit nous vient d'auteurs grecs et latins — Timée, Justin (abrégé de Trogue Pompée), Virgile. La rencontre avec Énée est une invention poétique de l'Énéide : les dates ne concordent pas.

L'histoire écrite par le vainqueur →

Le stratagème de la peau de bœuf

Comment Didon fonda Carthage par la ruse.

La demande

Didon demande à Iarbas une terre aussi grande qu'une peau de bœuf. Le roi, jugeant la demande dérisoire, accepte.

La ruse

Elle fait découper la peau en lanières extrêmement fines, formant un très long cordon de cuir.

La fondation

Avec ces lanières, elle entoure toute la colline de Byrsa — du grec « byrsa », la peau. Elle y fonde Qart Hadasht, la « Ville Nouvelle ».

La croissance

De cette colline, Carthage devient l'une des plus grandes cités du monde antique, avec un port de guerre de 220 navires.

Mythe et archéologie

Ce que disent les fouilles

814 / 813Date de fondation donnée par l'historien grec Timée de Tauroménion (IVe–IIIe s. av. J.-C.), reprise par la tradition.
AppienUne autre tradition antique, suivie par Appien (Libyca, I, 1), faisait remonter Carthage à l'époque de la guerre de Troie, vers le XIIe siècle av. J.-C. Les fouilles n'ont rien livré d'aussi ancien.
HypothèsesCertains ont proposé une fondation vers 670, ou une fondation en deux temps — un comptoir d'abord, la cité ensuite (Pierre Cintas). Les chercheurs récents, s'appuyant sur les annales de Tyr connues par Ménandre d'Éphèse et Flavius Josèphe, retiennent le dernier quart du IXe siècle.
VIIIe s.Les plus anciens niveaux fouillés — céramiques, premières offrandes du tophet de Salammbô — remontent à la seconde moitié du VIIIe siècle av. J.-C. : la légende n'est pas loin de la vérité.
ByrsaLe nom grec « byrsa » (la peau) est sans doute une réinterprétation d'un mot sémitique désignant la citadelle : la ruse de la peau de bœuf serait née de ce jeu de mots.
VIe s.Carthage prend la tête des cités phéniciennes d'Occident, tandis que Tyr passe sous domination babylonienne puis perse.
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Un nom
𐤒𐤓𐤕𐤇𐤃𐤔𐤕

Qart Hadasht, la « Ville Nouvelle »

En phénicien, qart signifie « ville » et hadasht « nouvelle » : une nouvelle Tyr en Afrique. Les Grecs en firent Karchēdōn, les Romains Carthago — et le nom vit toujours en Tunisie. Carthagène, en Espagne, porta le même nom de Qart Hadasht.

Carthage et la Tunisie →

Avant Carthage : le réseau phénicien d'Occident

Pour les Phéniciens, l'Afrique du Nord fut d'abord une escale sur la route des métaux d'Espagne. Carthage rejoint un réseau déjà ancien.

Tunisie
1101

Utique

Pour Pline l'Ancien (Histoire naturelle, XVI, 216), la première fondation phénicienne d'Afrique, près de trois siècles avant Carthage. C'est une date traditionnelle : les plus anciens vestiges retrouvés sont nettement plus récents.

Maroc atlantique
XIIe s.

Lixus

Au-delà du détroit de Gibraltar, près de l'actuelle Larache. Pline (XIX, 63) la compte parmi les plus anciens établissements phéniciens ; elle passera plus tard dans l'orbite de Carthage.

Espagne
v. 1100

Gadès (Gadir)

L'actuelle Cadix, sur une île. Velleius Paterculus (I, 2, 3) place sa fondation par les Tyriens peu après la guerre de Troie. Elle ouvre l'accès à l'argent et à l'étain de la péninsule Ibérique.

Tête de réseau
VIe s.

Une confédération plutôt qu'un empire

Quand Tyr décline, Carthage prend la tête des colonies phéniciennes d'Occident et se charge de la défense commune et de la politique extérieure. Sabatino Moscati voyait dans cette structure lâche l'une des causes de sa défaite finale.

Le substrat libyen

Une terre déjà peuplée

Les Phéniciens n'abordent pas une terre vide. L'Afrique du Nord est peuplée de Libyens, que les textes égyptiens nomment Lebou dès la fin du IIe millénaire av. J.-C. Pour Gabriel Camps, ce sont les ancêtres des Berbères ; ils ne forment pas un peuple unifié mais une mosaïque de tribus.

L'installation se négocie. Dans la légende, Élyssa obtient son terrain du roi libyque Iarbas ; selon Justin (XVIII, 5), Carthage verse ensuite aux Africains un loyer annuel pour le sol de la ville. Elle n'en est libérée qu'au Ve siècle av. J.-C., lorsque les Magonides soumettent l'arrière-pays par les armes (Justin, XIX, 1-2).

Le rapport s'inverse alors : les Libyens des campagnes deviennent des sujets astreints à un lourd tribut, en grain surtout (Polybe, I, 71-72). Leurs révoltes jalonnent l'histoire de la cité, jusqu'à la guerre des Mercenaires (241–238).

On a longtemps pensé que la défaite d'Himère (480) avait poussé Carthage à se tourner vers l'Afrique (Decret). Des historiens y voient plutôt une extension progressive, nécessaire pour nourrir une population en croissance.

Les alliances matrimoniales entre l'aristocratie punique et des familles princières africaines sont courantes — Hamilcar Barca promet sa fille au prince numide Naravas (Polybe, I, 78) — sans que l'État carthaginois perde son caractère phénicien.

Les Libyphéniciens

Des Phéniciens d'Afrique

Du mélange des colons et des Libyens naît une population que les Grecs appellent « Libyphéniciens ». Les auteurs anciens ne s'accordent ni sur leur statut ni sur leur territoire, sans doute au sud de Carthage. Ils servent de passeurs entre culture punique et monde berbère.

HécatéePremière mention, au VIe siècle av. J.-C., connue par Étienne de Byzance.
PolybeDes sujets de Carthage, soumis aux mêmes lois que les Carthaginois.
DiodoreLes habitants des cités côtières qui avaient le droit de mariage (conubium) avec Carthage (XX, 55, 4).
Tite-LiveUn mélange de Puniques et d'Africains.
Strabon, PlineEntre le littoral carthaginois et la Gétulie (Strabon, XVII, 3, 19) ; dans le Byzacium (Pline, V, 24).
Ville principale

Un site idéal, une ville planifiée

Le siteUne presqu'île entre lagunes et golfe, facile à défendre et ouverte sur les routes maritimes. Strabon la comparait à un « navire à l'ancre ».
ByrsaLe noyau légendaire : citadelle et centre religieux, couronnée par le temple d'Eshmoun.
La plaineDes rues droites se coupant à angle droit, avec des escaliers là où le relief l'impose. Pour M. H. Fantar, Carthage montre que les Grecs n'ont pas eu le monopole du plan orthogonal.
MégaraLe faubourg du nord, vers l'actuelle La Marsa, bâti de façon plus lâche : peut-être le quartier le plus récent.
Quartier MagonPrès du rivage, les fouilles allemandes de Friedrich Rakob suivent sur plusieurs siècles l'évolution de la muraille maritime et de l'habitat.
Les maisonsSols en mortier mêlé de tessons, escaliers de bois vers les étages, citernes remplies par l'eau de pluie recueillie dans la cour.
Cosmopolite

Une ville de nombreux peuples

Colons phéniciens, Libyens, Grecs, Ibères et gens venus de tout l'espace punique se côtoient à Carthage, et les mariages mixtes y sont fréquents.

Dès les premiers temps de la colonisation, l'archéologie révèle des communautés mêlées : de ce brassage naît une civilisation originale.

L'identité africaine de Carthage →

La cité de Carthage

Une métropole à la pointe de son époque.

Urbanisme

Des maisons à étages

Selon Appien, trois rues bordées de maisons de six étages montaient de l'agora vers Byrsa. Les fouilles ont retrouvé des rues planifiées, des citernes, des rigoles et des puisards pour les eaux usées, et des maisons dotées de salles d'eau.

Marine

Le double port

Un port de commerce rectangulaire et un port militaire circulaire, le Cothon, capable d'abriter 220 navires de guerre dans des cales individuelles.

Religion

Temples et tophet

Le temple d'Eshmoun couronnait la colline de Byrsa. Près des ports, le tophet de Salammbô, sanctuaire à ciel ouvert dédié à Baal Hammon et Tanit, a livré des milliers de stèles.

Les dieux de Carthage →
Industrie

Artisanat et pourpre

Ateliers de poterie, de verrerie et d'orfèvrerie. Production de la pourpre tyrienne, extraite d'un coquillage marin, le murex.

L'économie →
Eau

Gestion de l'eau

Faute de source abondante, chaque maison recueillait l'eau de pluie dans des citernes. Autour de la ville, une agriculture irriguée et savante nourrit la cité. Le grand aqueduc de Zaghouan, lui, est romain.

L'agriculture →
Défense

Des murailles colossales

Environ 34 km de remparts. Côté isthme, une triple ligne de murs de 13 m de haut et 9 m d'épaisseur abritait des écuries pour 300 éléphants et 4 000 chevaux, et des casernes pour 20 000 fantassins et 4 000 cavaliers.

L'armée →
Les ports puniques de Carthage aujourd'hui
Les lagunes des ports puniques, aujourd'hui
Le Cothon

Le port de Carthage

Le célèbre double port, militaire et commercial, décrit par Appien et retrouvé par les archéologues au sud de la ville.

1

Le port de commerce

Rectangulaire, ouvert sur la mer par une entrée large de 70 pieds que l'on fermait avec des chaînes de fer. Les navires marchands y déchargeaient leurs cargaisons.

2

Le port militaire

Circulaire, accessible seulement par le port de commerce. Une double muraille le cachait aux regards : les marchands ne pouvaient voir l'arsenal.

3

L'îlot de l'amiral

Au centre, une île portait le quartier général de l'amiral, d'où l'on surveillait la mer et donnait les signaux.

220

Cales à navires

Des loges couvertes, séparées par des colonnes ioniques, abritaient chacune une galère de guerre.

Artisanat punique

Les outils et objets qui témoignent du savoir-faire carthaginois.

Stèle punique décorée du signe de Tanit
Stèle au signe de Tanit, taillée au ciseau (Louvre)
Terre cuite

Lampes à huile

Simples coupelles pincées à deux becs, elles éclairaient maisons, sanctuaires et tombes.

Commerce

Amphores

Vin, huile d'olive, poisson salé : les amphores puniques se retrouvent dans tout le bassin méditerranéen.

Monnaie

Monnaies

Frappées à partir de la fin du Ve siècle, elles portent le cheval, le palmier ou le profil d'une déesse.

Métal

Armes et outils

Forgerons et bronziers produisaient épées, pointes de lance, ciseaux de tailleurs de pierre et outils agricoles.

Écriture

Rouleaux et savoir

L'alphabet phénicien de 22 lettres servait aux archives et aux livres. Le traité d'agronomie de Magon fut traduit en latin sur ordre du Sénat romain.

Magon l'agronome →
Pierre

Stèles

Des milliers de stèles gravées du tophet, souvent ornées du signe de Tanit, témoignent de l'art des tailleurs de pierre.

Carthage et ses premières colonies

Carte en grand →
A carregar o mapa de base…

Fronteiras aproximadas segundo as sínteses históricas (zonas de influência, não fronteiras modernas). Mapa de base: Natural Earth. Posições antigas: localizações habituais.

Vestiges de Carthage aujourd'hui

La colline de Byrsa
Colline

Byrsa

Le cœur de la cité légendaire, qui accueille aujourd'hui le Musée national de Carthage.

Le quartier punique de Byrsa
IIe s. av. J.-C.

Le quartier punique

Maisons, rues et citernes puniques conservées sous les remblais romains.

Les ports puniques
Cothon

Le port circulaire

L'îlot de l'amiral se devine encore au milieu de la lagune.

Ruines des thermes d'Antonin
UNESCO · 1979

Thermes d'Antonin

La Carthage romaine, refondée sur le même site, au bord du golfe.

Pour aller plus loin

Sources de cette page

14 références

Sources antiques

  1. Polybe, HistoiresI, 71–72 ; I, 78 — tribut des Libyens, Naravas ; Libyphéniciens
  2. Diodore de Sicile, Bibliothèque historiqueXX, 55, 4 — Libyphéniciens
  3. Strabon, GéographieXVII, 3, 19 — population et site de Carthage, Libyphéniciens
  4. Pline l'Ancien, Histoire naturelleV, 24 ; XVI, 216 ; XIX, 63 — Utique, Lixus, Byzacium
  5. Appien, LibycaI, 1 — fondation ; murailles, ports et maisons de Byrsa
  6. Justin, Abrégé des Histoires philippiques de Trogue PompéeXVIII, 5 ; XIX, 1–2 — légende d'Élyssa, loyer versé aux Africains
  7. Virgile, Énéide — rencontre de Didon et d'Énée, invention poétique

Travaux modernes

  1. Pierre Cintas, Manuel d'archéologie punique, 1970–1976 — hypothèse d'une fondation en deux temps
  2. Sabatino Moscati, L'épopée des Phéniciens, 1971
  3. Gabriel Camps — cité dans la page (Libyens, ancêtres des Berbères)
  4. François Decret, Carthage ou l'empire de la mer, 1977
  5. M'hamed Hassine Fantar, Carthage, approche d'une civilisation, 1993
  6. Friedrich Rakob — cité dans la page (fouilles allemandes du quartier Magon)
  7. Wikipédia, Carthage ; Civilisation carthaginoise — CC BY-SA 4.0, contenus reformulés

Toute la bibliographie →Glossaire →

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