146 av. J.-C. → aujourd'hui

Carthage après Carthage

La ville punique a brûlé en 146. Sur ses ruines, une autre Carthage a vécu sept siècles, puis s'est éteinte, a servi de carrière, avant de renaître en commune et en patrimoine mondial.

Ruines des thermes d'Antonin au bord du golfe de Tunis
Thermes d'Antonin, IIe siècle — Carthage romaine au bord du golfe
7 siècles

de ville romaine, vandale puis byzantine, de 29 av. J.-C. à 698

30 000

places dans l'amphithéâtre romain, dont seule l'arène subsiste

1979

inscription du site archéologique au patrimoine mondial de l'UNESCO

17 010

habitants dans la commune de Carthage au recensement de 2014

Frise des époques

Vingt-deux siècles sur la même colline

Chaque époque a bâti sur la précédente, ou avec ses pierres.

  1. Époque romaine
    29 av. J.-C. – 439

    Carthage refondée

    122 av. J.-C.Caius Gracchus tente d'installer une colonie, Junonia, près du site maudit ; le projet meurt avec lui.
    44 – 29 av. J.-C.Décidée par César, la refondation se fait sous Auguste : la Colonia Iulia Concordia Carthago s'élève sur le site même de la ville punique.
    Ier s.Capitale de l'Afrique proconsulaire. Le sommet de Byrsa est arasé pour recevoir le forum.
    145 – 162Après un grand incendie, les thermes d'Antonin sont construits en bord de mer (Colette Picard).
    IIIe – IVe s.Gagnée au christianisme, la ville traverse les persécutions et devient l'un des grands centres spirituels de l'Occident latin.
  2. Royaume vandale
    439 – 533

    La capitale de Genséric

    439Les Vandales de Genséric s'emparent de Carthage et y installent le siège de leur royaume.
    455C'est de Carthage que part la flotte vandale qui pille Rome.
    Ve s.Ariens, les rois vandales s'en prennent à l'Église catholique d'Afrique : évêques exilés, églises confisquées.
  3. Époque byzantine
    533 – 698

    Le retour de l'Empire

    533Bélisaire, général de Justinien, reprend la ville, qui redevient une capitale prospère et le siège du gouvernement de l'Afrique.
    Fin VIe s.L'Afrique byzantine est confiée à un exarque, gouverneur à la fois civil et militaire, installé à Carthage.
    610Héraclius, fils de l'exarque de Carthage, fait voile vers Constantinople, prend le trône et y fonde une dynastie.
  4. Conquête arabe
    698

    Tunis prend le relais

    698Hassan Ibn Numan prend la ville (Grimal). Pillée et incendiée, elle est vidée de ses habitants, transférés à Tunis.
    VIIIe s.Tunis devient la ville principale et donnera son nom au pays ; le nom d'Africa, devenu Ifriqiya, finira par désigner tout le continent.
    Xe s.Après près de deux siècles d'abandon, le site recommence à être habité à l'époque fatimide, selon Gibbon.
  5. Moyen Âge – XVIIIe siècle
    IXe – XIXe s.

    Une carrière de marbre

    RemploisColonnes, chapiteaux et plaques de marbre sont démontés pour bâtir mosquées, palais et églises : à Kairouan, à Tunis, et jusqu'en Europe.
    1270Saint Louis débarque à Carthage pendant la huitième croisade et meurt de dysenterie devant Tunis. L'échec de l'expédition clôt l'ère des croisades.
    XVIe s.Le village de l'époque — une mosquée, un collège, une vingtaine de boutiques et quelque 500 paysans — est ruiné par la garnison espagnole de La Goulette, installée par Charles Quint.
    XVIIIe s.Deux hameaux agricoles seulement occupent l'ancienne capitale : Douar Chott et La Malga.
  6. Beylicat et protectorat
    1830 – 1956

    Villégiature, cathédrale et fouilles

    1830Le bey cède à la France un terrain sur Byrsa. Louis-Philippe y envoie un architecte chercher le lieu de la mort de Saint Louis : faute de le trouver, celui-ci retient le plus beau point de vue, où une chapelle est élevée.
    XIXe s.Les dignitaires du beylicat en font leur lieu d'été : palais de Mustapha Khaznadar à Salammbô, palais Zarrouk, palais de Mustapha Ben Ismaïl (Revault).
    1884 – 1890Sous le protectorat français, la cathédrale Saint-Louis couronne Byrsa ; elle devient primatiale d'Afrique pour le cardinal Lavigerie.
    1919Un décret beylical du 15 juin crée la municipalité de Carthage.
    1928 – 1929Le Corbusier bâtit la villa Baizeau, sa seule œuvre en Tunisie.
  7. Tunisie indépendante
    1956 – aujourd'hui

    Commune et patrimoine mondial

    1960Bourguiba choisit une villa de l'époque coloniale, au bord de la mer, pour en faire le palais présidentiel.
    1972Face à l'urbanisation, l'UNESCO lance une grande campagne internationale pour sauver Carthage.
    1979Le site archéologique est inscrit au patrimoine mondial.
    1985Les maires de Rome et de Carthage, Ugo Vetere et Chedli Klibi, signent un traité de paix symbolique qui met fin à la troisième guerre punique.
    2003Inauguration de la mosquée Mâlik ibn Anas sur la colline de l'Odéon.
IIe – Ve siècle

Carthage chrétienne

Métropole de l'Afrique romaine, Carthage devient l'un des foyers du christianisme latin : ses auteurs façonnent la langue théologique de l'Occident et ses évêques réunissent de nombreux conciles.

397Un concile de Carthage arrête la liste des livres de la Bible reconnus par l'Église d'Afrique.
411La conférence de Carthage réunit plus de 500 évêques catholiques et donatistes ; le commissaire impérial Marcellinus condamne le donatisme.
484Le roi vandale Hunéric convoque évêques catholiques et ariens : la rencontre ouvre une nouvelle persécution.
v. 155 – v. 220

Tertullien

Né à Carthage, premier grand écrivain chrétien de langue latine. Son Apologétique plaide la cause des chrétiens face aux accusations païennes.

203

Perpétue et Félicité

Une jeune femme noble et son esclave, martyrisées dans l'amphithéâtre de Carthage. Le récit de leur passion reprend le journal de Perpétue.

† 258

Cyprien

Évêque de Carthage vers 249, il dirige son Église pendant la persécution de Dèce, puis est décapité sous Valérien.

354 – 430

Augustin

Né à Thagaste, il étudie puis enseigne la rhétorique à Carthage. Évêque d'Hippone, il y revient souvent pour prêcher et siéger aux conciles.

Ce qui a survécu à Rome

Langue punique, suffètes et dieux rebaptisés : voir aussi la prise de Carthage →

Architecture

L'opus africanum

Cette maçonnerie à harpes de pierre, déjà présente à Kerkouane, se retrouve à l'époque romaine jusque dans le Capitole de Dougga.

Art

Les mosaïstes africains

Servis par de beaux marbres, les ateliers d'Afrique diffusent dans tout l'Empire leurs bestiaires et leurs scènes mythologiques.

Cultes

Des sanctuaires néopuniques

Thinissut, Bou Kornine, El Hofra près de Cirta, stèles « de la Ghorfa » : le Saturne africain, héritier de Baal, reste vénéré jusqu'au début du IVe siècle (Lancel).

Institutions

Des suffètes, parfois trois

Des cités romaines d'Afrique élisent encore des suffètes au IIe siècle ; certaines en comptent trois, ce que des sémitisants lisent comme un apport berbère (Lipinski).

Livres

Les bibliothèques puniques

Remises aux rois numides en 146, elles auraient servi à Salluste pour sa Guerre de Jugurtha ; le point reste discuté, et à l'époque d'Augustin elles ne sont plus qu'un souvenir.

Langue

Un pont vers l'arabe ?

Pour Stéphane Gsell, puis M'hamed Hassine Fantar, la longue survie d'une langue sémitique a pu faciliter l'arabisation du Maghreb.

Archéologie

Qui a fouillé Carthage ?

1833Christian Tuxen Falbe — le consul du Danemark dresse le premier plan précis des ruines.
1859Charles-Ernest Beulé — il sonde la colline de Byrsa et les ports, à la recherche de la ville punique.
Dès 1875Le père Delattre — ce Père blanc fouille pendant des décennies nécropoles puniques et basiliques ; ses collections sont à l'origine du musée national de Carthage.
1892 – 1905Paul Gauckler — directeur des antiquités de la Régence, il explore notamment les nécropoles puniques.
1921Le tophet — découverte du sanctuaire de Salammbô, fouillé dans les années suivantes.
Après 1956L'école tunisienne — M'hamed Hassine Fantar, Abdelmajid Ennabli, Azedine Beschaouch… qui alerte l'opinion sur la menace que l'urbanisation fait peser sur le site.
1972 – 1995Pour sauver Carthage — campagne internationale de l'UNESCO : Allemands (F. Rakob, rempart du Ve s. av. J.-C. et quartier du bord de mer), Américains (L. Stager, tophet et port marchand), Britanniques (H. Hurst, îlot de l'Amirauté), Français (S. Lancel, quartier punique de Byrsa)…
Didon construisant Carthage, tableau de Turner
Turner, Didon construisant Carthage, 1815 — National Gallery, Londres
Redécouverte

Carthage réinventée

  • XVIIe siècle : la Geographia sacra de Samuel Bochart s'intéresse au rôle des Phéniciens ; au XVIIIe, la stèle de Nora, en Sardaigne, passionne les savants.
  • 1817 : Turner expose Le Déclin de l'empire carthaginois, pendant de sa Didon ; il consacrera une dizaine de grandes toiles au sujet.
  • 1920 : Stéphane Gsell juge sévèrement l'art carthaginois ; l'archéologie du second XXe siècle a largement nuancé ce verdict (Lancel).
  • Bourguiba fait de la reine fondatrice une figure du sentiment national ; de grandes expositions (palais Grassi 1988, Institut du monde arabe 2007-2008) popularisent Carthage.
Patrimoine mondial

Le site archéologique aujourd'hui

Des vestiges surtout romains, avec des îlots puniques, semés dans une ville résidentielle.

Les thermes d'Antonin
IIe s.Bord de mer

Thermes d'Antonin

Élevés entre 145 et 162, après un grand incendie, parmi les plus vastes de l'Empire romain. Seul le niveau inférieur, celui des salles de service, est conservé (Ennabli et Slim).

Quartier punique de la colline de Byrsa
Punique · romainMusée national

Colline de Byrsa

Sous le forum romain, un quartier d'habitations du début du IIe s. av. J.-C. : boutique sur rue, citerne en sous-sol, couloir vers une cour (Lipinski). Au sommet, le musée national et l'Acropolium, l'ancienne cathédrale.

La fondation →
Les lagunes des ports puniques
Salammbô

Les ports puniques

Deux lagunes gardent la forme des bassins : le port marchand et le port militaire circulaire avec son îlot de l'Amirauté (Stager, Hurst).

L'économie →
Stèles du tophet de Salammbô
SalammbôDébat ouvert

Le tophet

Enclos sacré de Tanit et de Baal Hammon. La thèse des sacrifices d'enfants, longtemps admise, est contestée par des spécialistes comme Sabatino Moscati.

La religion →
Mosaïque du Dominus Julius, trouvée à Carthage (musée du Bardo)
Colline de l'OdéonBardo

Le parc des villas romaines

Près du théâtre, la « villa de la volière » doit son nom à sa mosaïque. Les grandes mosaïques de Carthage, comme celle du Dominus Julius, sont au musée du Bardo.

IIe s.

Le théâtre

Conçu pour environ 5 000 spectateurs, il n'était plus qu'une ruine au début du XXe siècle ; largement restauré, il accueille le Festival international de Carthage.

30 000 places

L'amphithéâtre

Seule l'arène a résisté à plus de mille ans de pillage. Perpétue et Félicité y furent martyrisées en 203.

Douar Chott

Le cirque

Il n'en reste qu'une longue dépression dans le paysage.

La Malga

Les citernes

Immenses réservoirs romains au bout de l'aqueduc de Zaghouan. Tout près, le cimetière des officiales, employés du proconsul (Le Bohec).

Visiter

La principale difficulté est la dispersion : les vestiges forment des îlots au milieu des villas et des jardins. Le TGM, qui traverse la commune (stations Salammbô, Byrsa, Dermech, Hannibal…), permet de passer d'un pôle à l'autre.