Carthage · Vie quotidienne

La vie quotidienne à Carthage

Que mangeait-on, comment s'habillait-on, comment appelait-on ses enfants ? Les réponses tiennent en fragments : des maisons arasées, le mobilier des tombes, des milliers d'inscriptions brèves, et le regard, souvent moqueur, des Grecs et des Romains.

VIe – IIe s. av. J.-C.Kerkouane · ByrsaArchéologie et textes
Rues et maisons puniques arasées de Kerkouane, au bord de la mer
Kerkouane, cap Bon : une ville punique figée au IIIe s. av. J.-C.
Avant de commencer

Comment le sait-on ?

Les fouilles

Kerkouane, abandonnée vers le milieu du IIIe s. av. J.-C. et jamais rebâtie, et les quartiers puniques de Byrsa montrent les maisons ; les nécropoles livrent la vaisselle, les bijoux, les jouets.

Les inscriptions

Des milliers de stèles votives, surtout du tophet, donnent des noms, des métiers, des généalogies, parfois une date. Elles sont brèves et presque toutes religieuses.

Les auteurs étrangers

Caton, Plaute, Platon, Tite-Live ou Justin parlent de Carthage de l'extérieur, souvent en adversaires. On les cite, en gardant la distance critique.

La maison

Autour de la cour

Les maisons puniques ne subsistent qu'au ras du sol, mais elles racontent la vie de famille : l'eau, l'hygiène, l'intimité.

Baignoire-sabot punique enduite de mortier rose, avec son siège, à Kerkouane
Baignoire-sabot avec siège, Kerkouane
Le planRues droites, îlots réguliers : à Kerkouane comme dans les quartiers dits de Magon et d'Hannibal à Carthage, chaque maison s'ordonne autour d'une cour à ciel ouvert.
L'entréeUn couloir étroit relie la rue à la cour : de l'extérieur, on ne voit pas la vie de la maison. Une pièce sur rue servait peut-être de boutique.
L'eauChaque foyer a sa citerne, remplie par les eaux de pluie ; un puisard recueille les eaux usées. L'eau est une affaire privée.
Le bainÀ Kerkouane, de nombreuses maisons possèdent une petite salle d'eau avec une baignoire-sabot enduite, munie d'un siège : un confort rare dans le monde antique de l'époque.
Les solsLe pavimentum punicum, mortier rouge semé d'éclats de pierre, porte parfois le signe de Tanit près de l'entrée.
Les étagesÀ Carthage, des escaliers prouvent l'existence d'un ou plusieurs étages ; Appien parle d'immeubles de six niveaux, sans confirmation archéologique.
L'architecture en détail
À table

Blé, fromage, miel et poisson

Aucun livre de cuisine punique ne nous est parvenu. On reconstitue les repas par les restes des fouilles, les ustensiles, et quelques textes latins.

La recette « punique » de Caton

Puls punica

  • 1 livred'alica (gruau de blé amidonnier)
  • 3 livresde fromage frais
  • ½ livrede miel
  • 1œuf
  1. Mettre l'alica dans l'eau et la laisser bien s'imbiber.

  2. La verser dans un bassin propre.

  3. Ajouter le fromage frais, le miel et l’œuf ; bien mélanger le tout.

  4. Transvaser dans un pot neuf, et cuire.

Caton ne donne ni durée ni température : une livre romaine pèse environ 327 g.

Le texte latin

« Pultem punicam sic coquito. Libram alicae in aquam indito, facito uti bene madeat… »

« Fais cuire la bouillie punique ainsi. Mets une livre d’alica dans l’eau, fais qu’elle soit bien trempée… »

Caton l’Ancien, De agricultura, 85 (milieu du IIe s. av. J.-C.)

Attention : c'est une recette romaine « à la punique ». Elle dit ce que les Romains associaient à Carthage, pas forcément ce que les Carthaginois mangeaient chaque jour. La bouillie de céréales était d'ailleurs aussi le plat de base des Romains.

Céréales

Pain et bouillies

Blé et orge forment la base des repas, en galettes, pains et bouillies. Une maquette de four en terre cuite, du type du tabouna encore utilisé en Tunisie, a été trouvée dans une tombe de Carthage.

La mer

Poisson et garum

Thon, poissons séchés ou salés, coquillages ; et le garum, sauce de poisson fermenté dont le monde punique a répandu l'usage autour de la Méditerranée.

L'économie →
Vergers

Figues, grenades, dattes

Figues, raisins, olives, amandes ; la grenade, que les Romains appelaient « pomme punique » (malum punicum, Pline l'Ancien, livre XIII) ; les dattes du palmier, emblème qui orne les monnaies de Carthage.

Le vin

Le passum

Magon donnait la recette de ce vin de raisins séchés au soleil puis macérés dans du moût ; l'agronome romain Columelle l'a recopiée (De re rustica, XII, 39).

L'agriculture →
Platon, Lois, II, 674a

Une loi contre le vin

Selon Platon, une loi carthaginoise interdisait le vin aux soldats en campagne, aux magistrats pendant leur année de charge, aux pilotes et aux juges en service.

Caton au Sénat

La figue de Carthage

Pour montrer que l'ennemi n'était qu'à trois jours de mer, Caton aurait brandi au Sénat une figue fraîche cueillie à Carthage (Pline l'Ancien, XV, 74-76).

Lire l’anecdote →
À prendre avec prudence

Le chien au menu ?

Justin (XIX, 1) prête au roi perse Darius l'ordre d'interdire aux Carthaginois de manger du chien. L'anecdote, isolée et tardive, reste invérifiable.

S'habiller et se parer

Lin, pourpre et bijoux

Aucun vêtement punique n'a survécu. On les connaît par les stèles, les terres cuites, les sarcophages — et par les railleries des étrangers.

Stèle gravée d'un prêtre en longue robe et coiffe haute, portant un enfant
Stèle dite « du prêtre à l’enfant », tophet de Carthage, IVe s. av. J.-C. (musée du Bardo)
La tuniqueHommes et femmes portent une longue tunique, souvent sans ceinture : c'est ainsi que Plaute habille le Carthaginois Hannon dans sa comédie Poenulus (début du IIe s. av. J.-C.).
Les prêtresRobe de lin, coiffe haute, tête rasée : c'est l'image de la stèle ci-contre. Silius Italicus décrit de même les prêtres de Melqart à Gadès, pieds nus et vêtus de lin (Punica, III).
Manteau et pourpreUn manteau drapé complète la tenue. La pourpre, tirée du murex, était produite sur place : Kerkouane a livré des amas de coquillages broyés.
CoiffuresMasques et terres cuites montrent des hommes barbus, des femmes voilées ou aux longs cheveux tombant sur les épaules.
BijouxColliers chargés, boucles d'oreilles, anneaux de nez (nezem), bagues-sceaux : l'or et les pierres dures se portaient en abondance.
ParfumsFlacons de verre coloré, brûle-parfums, miroirs de bronze accompagnent les défunts : le soin du corps allait jusque dans la tombe.
AmulettesPetits masques de verre, figurines de Bès ou œil oudjat, étuis d'or ou d'argent portés au cou : on se protégeait du mauvais œil.
Quatre pendentifs en pâte de verre colorée figurant des têtes barbues aux grands yeux
Pendentifs-masques en pâte de verre, Carthage, IVe – IIIe s. av. J.-C.
Un cliché à nuancer

« Mollesse » punique ?

Pour les Grecs et les Romains, les Phéniciens sont des marchands raffinés, parfumés, couverts de bijoux, donc peu virils. Plaute en tire des effets comiques : robe longue, pas de ceinture, serviteurs aux oreilles percées d'anneaux.

Ces signes étaient ordinaires au Proche-Orient et ne disent rien d'un manque de rigueur. Tite-Live lui-même décrit Hannibal sobre, dormant à même le sol dans son manteau de soldat, vêtu comme ses égaux.

Plaute, Poenulus, v. 975 et suiv. · Tite-Live, XXI, 4

Les noms puniques

Des noms qui sont des prières

La plupart des noms carthaginois sont de courtes phrases qui invoquent un dieu. Écrits sans voyelles, de droite à gauche, ils nous arrivent souvent déformés par le grec et le latin.

Sens assuré

Hannibal

Translittération :Ḥnbʿl

« Grâce de Baal », « Baal a fait grâce »

Nom très courant dans les inscriptions, bien avant le fils d'Hamilcar Barca.

Sens assuré

Hasdrubal

Translittération :ʿzrbʿl

« Baal est mon aide »

Porté par le gendre et par un fils d'Hamilcar, et par le dernier chef de Carthage en 146.

Sens probable

Hamilcar

Translittération :Ḥmlqrt

« Frère de Melqart »

Lecture la plus courante (ʾḥ-mlqrt) : le nom rattache son porteur au dieu de Tyr.

Sens probable

Bomilcar

Translittération :Bdmlqrt

« Dans la main de Melqart »

C'est-à-dire sous sa protection. Porté par un général qui tenta de s'emparer du pouvoir en 308 av. J.-C. (Diodore, XX, 44).

Sens discuté

Himilcon

Translittération :Ḥmlkt

« Frère de la Reine » (?)

Milkat, « la Reine », serait un titre divin ; l'interprétation reste discutée. Nom du navigateur de l'Atlantique (Pline, II, 169).

Sens probable

Magon

Translittération :Mgn

« Don » (des dieux)

Sans doute de la racine mgn, « donner ». Nom de l'agronome et du plus jeune frère d'Hannibal.

Sens probable

Hannon

Translittération :Ḥnʾ

« Grâce, faveur »

Forme abrégée d'un nom en ḥn-, dont le dieu est sous-entendu. Nom du navigateur du Périple et d'Hannon le Grand.

Sens assuré

Adherbal

Translittération :ʾdrbʿl

« Baal est puissant »

Porté par l'amiral qui battit la flotte romaine à Drépane en 249 av. J.-C. (Polybe, I, 49-51).

Sens assuré

Abdmelqart

Translittération :ʿbdmlqrt

« Serviteur de Melqart »

Les noms en ʿbd-, « serviteur de », suivis d'un nom divin, figurent parmi les plus fréquents sur les stèles.

Sens assuré

Amotmelqart

Translittération :ʾmtmlqrt

« Servante de Melqart »

Pendant féminin, attesté sur les stèles votives de Carthage, où des femmes font des offrandes en leur propre nom.

Sens probable

Sophonisbe

Translittération :Ṣpnbʿl

« Baal a protégé »

Forme grecque et latine d'un nom punique restitué Ṣapanbaʿal : lecture probable, non certaine.

Sens discuté

Élissa

Translittération :ʾlšt

Sens inconnu

Transcription grecque d'un nom phénicien restitué ʾlšt ; son sens, comme celui de Didon, reste débattu.

Lire un nom punique

Les briques des noms

Un nom punique combine un nom divin et un mot ou un verbe. Dans les inscriptions, chacun est suivi de sa filiation, parfois sur plusieurs générations (« X fils de Y fils de Z ») ; les mêmes noms reviennent souvent du grand-père au petit-fils, d'où tant d'Hannibal et d'Hasdrubal.

L'alphabet phénicien
  • bʿl« seigneur », Baal
  • mlqrt« roi de la ville », Melqart
  • ḥn« grâce »
  • ʿzr« aide »
  • ʿbd« serviteur »
  • ʾmt« servante »
  • bd« de la main de »
  • ʾḥ« frère »
Le temps

Mois, fêtes et dieux de la maison

Le calendrier punique n'est connu que par bribes : quelques noms de mois, quelques fêtes, surtout à travers des inscriptions et des auteurs grecs.

Le calendrier

Des mois lunaires

Le mot yrḥ désigne à la fois la lune et le mois. À Carthage, on datait les années par les noms des deux suffètes en charge. Voici des mois attestés dans les inscriptions phéniciennes et puniques ; leur ordre dans l'année reste reconstitué.

zbḥ šmš« Sacrifice du soleil ». Cité sur les lamelles d'or de Pyrgi (vers 500 av. J.-C.).
mrpʾSens discuté, peut-être lié à la guérison (racine rpʾ).
pʿltSens inconnu.
krrSens inconnu.
ḥyrSens inconnu.
mpʿSens inconnu.
ʾtnmConnu aussi par la Bible (Étanim, 1 Rois 8, 2).
blBul, cité sur le sarcophage d'Eshmunazar à Sidon et dans la Bible (1 Rois 6, 38).
Les fêtes

Le réveil de Melqart

À Tyr, le roi Hiram aurait institué le « réveil » (en grec égersis) d'Héraclès-Melqart (Ménandre d'Éphèse, cité par Flavius Josèphe, Antiquités juives, VIII, 146). Des inscriptions puniques mentionnent un titre de prêtre, « ressusciteur du dieu » (mqm ʾlm), qu'on rattache à ce rite ; son déroulement reste inconnu.

Chaque année, Carthage envoyait à Tyr une ambassade chargée d'offrandes pour Melqart : des envoyés carthaginois s'y trouvaient pendant le siège d'Alexandre, en 332 (Arrien, Anabase, II, 24).

ÉgersisOffrandes à TyrDéméter et Korè (396)
Religion domestique

Les dieux à la maison

Au seuilÀ Kerkouane, certains sols d'entrée portent le signe de Tanit : une protection placée là où l'on entre.
Contre le malMasques grimaçants suspendus, amulettes de Bès ou d'Horus : on écartait les démons de la maison comme du corps.
Lumière et encensLampes à huile et brûle-parfums, parfois en forme de tête divine, servaient au quotidien comme au culte.
Dieux nouveauxEn 396 av. J.-C., Carthage adopte le culte grec de Déméter et Korè (Diodore, XIV, 77) : la piété aussi circulait.
Musique, jeux, enfance

Tambourins et biberons

Les tombes d'enfants et les figurines de terre cuite donnent un aperçu, bien partiel, des loisirs et de l'éducation.

Statuette punique en terre cuite : femme voilée tenant un tambourin contre sa poitrine
Femme au tambourin, terre cuite, musée national du Bardo
MusiqueDes figurines montrent des femmes tenant un tambourin (tambour sur cadre) contre la poitrine ; le monde phénicien connaît aussi des joueurs de flûte double. Ces images sont souvent liées au culte.
Tout-petitsLes tombes d'enfants livrent des biberons de céramique et des amulettes protectrices ; on y a aussi signalé des clochettes et des hochets.
JeuxLes osselets, jeu commun à toute la Méditerranée antique, apparaissent aussi en contexte punique ; les règles propres à Carthage nous échappent.
ApprendreScribes, prêtres et marchands savaient écrire. Le traité d'agronomie de Magon était écrit en punique ; Rome le fit traduire en latin après 146 (Pline, XVIII, 22).
Le grecLes élites l'apprenaient : Hannibal eut pour maître Sosylos de Sparte (Cornélius Népos, Hannibal, 13). Justin (XX, 5) rapporte pourtant une interdiction temporaire de son étude, au IVe s., après une trahison.
Mort et mémoire

Après la vie

Nécropoles hors les murs, tombes à puits, mobilier funéraire, stèles du tophet : les rites de la mort sont traités avec la religion, et l'architecture des tombes avec l'art punique.

Pour aller plus loin

Sources de cette page

15 références

Sources antiques

  1. Caton l'Ancien, De l'agriculture (De agri cultura)85 — puls punica
  2. Plaute, Poenulus (Le Petit Carthaginois)v. 975 et suiv.
  3. Platon, LoisII, 674a
  4. Tite-Live, Histoire romaineXXI, 4
  5. Polybe, HistoiresI, 49–51
  6. Diodore de Sicile, Bibliothèque historiqueXIV, 77 ; XX, 44
  7. Justin, Abrégé des Histoires philippiques de Trogue PompéeXIX, 1 ; XX, 5
  8. Cornelius Nepos, Hannibal13
  9. Pline l'Ancien, Histoire naturelleII, 169 ; XIII ; XV, 74–76 ; XVIII, 22
  10. Columelle, De l'agriculture (De re rustica)XII, 39
  11. Silius Italicus, PunicaIII
  12. Flavius Josèphe, Antiquités juivesVIII, 146 — citant Ménandre d'Éphèse
  13. Arrien, AnabaseII, 24
  14. Appien, Libyca (Le Livre africain) — immeubles de six étages

Travaux modernes

  1. Gilbert Charles-Picard, Colette Picard, La Vie quotidienne à Carthage au temps d'Hannibal, Paris, Hachette, 1958 — synthèse de référence sur le sujet

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