Mêlée de fantassins et d'éléphants de guerre, aquarelle de Rochegrosse
La bataille du Macar (le Bagradas), aquarelle de Georges Rochegrosse pour une édition de Salammbô, vers 1900 (musée des Beaux-Arts de Rouen).
Guerres puniques · Afrique
241 – 237 av. J.-C.

La guerre des Mercenaires

La guerre « inexpiable » — Carthage contre sa propre armée

Au lendemain de sa défaite contre Rome, Carthage ne peut payer les soldats qui ont combattu pour elle en Sicile. Leur colère, bientôt relayée par les paysans libyens écrasés d'impôts, embrase l'Afrique punique pendant plus de trois ans. Polybe y voit la guerre la plus atroce qu'il connaisse.

20 000+

mercenaires rassemblés à Tunis au début de la révolte

Polybe, I, 67

~70 000

Libyens rejoignent les insurgés à l'appel de Mathos

Polybe, I, 73

40 000+

rebelles tués au défilé de la Scie, sur environ 50 000

Polybe, I, 84–85

40 mois

de guerre : « trois ans et environ quatre mois »

Polybe, I, 88

Une guerre civile africaine

Quand l'armée se retourne contre la cité

Carthage, cité de marchands peu nombreuse, faisait la guerre avec des soldats venus d'ailleurs : Ibères, Celtes, Ligures, Baléares, Grecs « à demi barbares » et surtout Libyens de son propre territoire. En 241, la paix de Lutatius met fin à la première guerre punique ; il faut rapatrier ces hommes de Sicile et leur verser des années de solde.

Or le trésor est vide : la guerre a ruiné la cité, qui doit en plus 3 200 talents à Rome. Le marchandage tourne à la mutinerie, la mutinerie à la guerre, et la guerre prend la forme d'un soulèvement de l'Afrique entière contre sa capitale.

Polybe la nomme la guerre « sans trêve » (ἄσπονδος), traduite en français par « inexpiable » : aucune convention, aucune pitié n'y fut respectée. Elle porte au premier plan Hamilcar Barca et sa famille, et elle coûte à Carthage la Sardaigne.

Les sources

Un récit presque unique

  • Polybe — Histoires, I, 65–88 : le seul récit continu et détaillé, écrit un siècle plus tard à partir de sources perdues.
  • Diodore de Sicile — Bibliothèque historique, livre XXV : fragments, insistant sur les atrocités.
  • Appien — Libyca, 5 : bref rappel, surtout pour l'affaire de Sardaigne.
  • Cornelius Nepos — Vie d'Hamilcar, 2 : la révolte et la victoire d'Hamilcar, en quelques lignes.

Tous ces auteurs écrivent du côté des vainqueurs, romains ou grecs. On ne connaît la révolte qu'à travers eux — et à travers les monnaies frappées par les insurgés eux-mêmes.

Les causes

Des soldes impayées, une maladresse politique et une Afrique à bout.

Lilybée, 241

La prudence de Giscon

Commandant de Lilybée, Giscon renvoie les mercenaires de Sicile par petits groupes, pour qu'on puisse payer et licencier chacun séparément. Mais Carthage, à court d'argent, les laisse s'accumuler dans la ville, puis les envoie tous ensemble à Sicca avec leurs bagages.

Sicca, 241

La maladresse d'Hannon

Hannon — le plus souvent identifié à Hannon « le Grand », chef du parti des grands propriétaires — vient à Sicca demander aux soldats d'accepter une réduction de leur solde. Aucun d'eux ne parle la même langue ; la rumeur fait le reste. Plus de 20 000 hommes marchent sur Tunis, aux portes de Carthage.

Les campagnes

La colère des Libyens

Pendant la guerre contre Rome, Carthage a prélevé la moitié des récoltes des paysans libyens et doublé l'impôt des villes. Quand Mathos les appelle à la révolte, ils se lèvent en masse ; les femmes, dit Polybe, donnent leurs bijoux pour financer la guerre.

Les protagonistes

Des chefs rebelles venus de tout le monde méditerranéen face aux généraux rivaux de Carthage.

Chez les insurgés

Campanien

Spendios

Esclave évadé de chez les Romains, il redoute d'être livré à ses maîtres si la paix se fait. Orateur habile, il pousse l'armée à la rupture. Crucifié devant Tunis.

Libyen

Mathos

Homme libre, compromis dans les premiers troubles. Il fait de la mutinerie une guerre de libération libyenne et devient le chef le plus durable de la révolte. Capturé en 237.

Gaulois

Autarite

Chef des Celtes, parlant le punique, ce qui le rendait écouté de tous. C'est lui qui, avec Spendios, fait voter la mise à mort de Giscon. Capturé à la Scie.

Libyen

Zarzas

Chef d'un contingent libyen, il rejoint Spendios et Autarite dans la dernière campagne et fait partie des envoyés retenus par Hamilcar au défilé de la Scie.

Du côté de Carthage

Le négociateur

Giscon

L'officier qui avait organisé le rapatriement. Envoyé à Tunis avec l'argent, il est saisi par les rebelles avec son escorte, puis mutilé et mis à mort.

Le premier général

Hannon

Vainqueur devant Utique grâce à plus de cent éléphants, il laisse ensuite surprendre son camp. Sa rivalité avec Hamilcar paralyse longtemps le commandement.

Le sauveur

Hamilcar Barca

Invaincu en Sicile, rappelé avec 10 000 hommes et 70 éléphants. Stratège du Bagradas et de la Scie, il sort de la guerre maître de l'armée.

Le prince numide

Naravas

Il passe dans le camp d'Hamilcar avec 2 000 cavaliers ; en échange, Hamilcar lui promet la main de sa fille, dont Polybe ne donne pas le nom.

Frise

Les étapes de la guerre

241La paix et la dette — Paix de Lutatius : Carthage évacue la Sicile et doit 3 200 talents à Rome. Giscon renvoie les mercenaires vers l'Afrique.
241De Sicca à Tunis — Hannon demande une réduction des soldes ; plus de 20 000 soldats marchent sur Tunis. Carthage cède sur tout, trop tard.
241/240Giscon captif — Spendios et Mathos soulèvent l'armée ; Giscon et ses compagnons sont faits prisonniers. Environ 70 000 Libyens rejoignent la révolte.
240Sièges d'Utique et d'Hippou Acra — Les insurgés assiègent les deux alliées de Carthage et bloquent la ville depuis Tunis. Hannon délivre Utique puis se fait surprendre.
240Le Bagradas — Hamilcar franchit le fleuve à son embouchure, par un gué que le vent découvre, et bat Spendios : 6 000 rebelles tués, 2 000 prisonniers (Polybe, I, 76).
240Naravas — Le Numide rallie Hamilcar ; nouvelle victoire : 10 000 tués, 4 000 prisonniers, à qui Hamilcar offre de s'enrôler ou de partir libres.
~239Le supplice de Giscon — Pour empêcher les défections, les chefs rebelles font mutiler et tuer Giscon et environ 700 prisonniers. Hamilcar répond en faisant piétiner les captifs par les éléphants.
~239Utique et Hippou Acra font défection — Les deux cités massacrent leur garnison et s'offrent à Rome, qui refuse. Carthage elle-même est assiégée par Mathos et Spendios.
238Le défilé de la Scie — Hamilcar enferme l'armée de Spendios dans le « Prion ». Affamés, les rebelles envoient leurs chefs, qu'il retient ; plus de 40 000 hommes sont massacrés.
238/237Tunis — Spendios et les envoyés sont crucifiés sous les murs. Mathos surprend le camp du second général, Hannibal, et le fait crucifier à son tour.
237Leptis et la fin de Mathos — Hannon et Hamilcar, réconciliés par le Sénat, écrasent Mathos près de Leptis. Promené dans Carthage, il est supplicié par la foule. Utique et Hippou Acra se rendent.
238/237La Sardaigne — Rome s'empare de l'île et impose 1 200 talents supplémentaires sous menace de guerre. Hamilcar part bientôt pour l'Hispanie.

Polybe ne donne pas d'années : la chronologie est reconstruite. La plupart des historiens placent la guerre de la fin 241 au début de 237 ; certains préfèrent 240–238, dates reprises ailleurs sur ce site.

Le théâtre des opérations

Toute la guerre se joue dans l'arrière-pays de Carthage, entre la vallée de la Medjerda et le Sahel.

Carte schématique du nord-est de la Tunisie : Carthage, Tunis, Utique, Hippou Acra, Sicca, Leptis et le fleuve BagradasBagradas (Medjerda)CarthageTunisUtiqueHippou AcraSiccaLeptisMer Méditerranée
CarthageBase ou bastion rebelleAlliée de Carthage, passée aux rebellesAutre lieuBataille
SiccaLe Kef. Carthage y cantonne les mercenaires ; la révolte y commence.
TunisQuartier général des insurgés pendant toute la guerre, à vue de Carthage.
UtiqueLa plus ancienne cité phénicienne d'Afrique, alors au bord de la mer. Assiégée, puis passée aux rebelles.
Hippou AcraBizerte. Même destin qu'Utique.
BagradasLa Medjerda, appelée aussi Macar. Hamilcar la franchit près de son embouchure.
LeptisLieu de la bataille finale, sans doute Leptis Minor (Lamta), sur la côte du Sahel.

Côte actuelle : les alluvions de la Medjerda ont depuis comblé le golfe d'Utique. L'emplacement du défilé de la Scie reste inconnu ; il n'est pas figuré.

La guerre « inexpiable »

Une escalade de la terreur

Des deux côtés, la cruauté devint une arme politique : les chefs rebelles voulaient rendre toute réconciliation impossible, Carthage voulait faire un exemple.

« Nous ne connaissons aucune guerre qui l'ait emporté sur celle-ci en cruauté et en mépris des lois. »

D'après Polybe, Histoires, I, 88

Le supplice de Giscon

Inquiets de la clémence d'Hamilcar, Spendios, Autarite et Mathos font couper les mains de Giscon et de quelque 700 prisonniers, les mutilent, leur brisent les jambes et les jettent vivants dans une fosse. Ils décident que tout prisonnier carthaginois subira le même sort.

La riposte d'Hamilcar

Hamilcar renonce à la clémence : les captifs sont désormais livrés aux éléphants. Les rebelles refusent même de rendre les corps aux Carthaginois venus les réclamer.

Les croix de Tunis

Spendios est crucifié face aux remparts de Tunis. Mathos riposte en capturant le général Hannibal — sans lien avec le fils d'Hamilcar —, qu'il cloue sur la croix de Spendios, et fait égorger trente nobles carthaginois autour de lui.

La fin de Mathos

Capturé près de Leptis, Mathos est promené dans Carthage lors d'une procession triomphale et torturé à mort par la jeunesse de la ville. On lit parfois qu'il fut crucifié : Polybe parle d'un supplice public, pas d'une croix.

238 av. J.-C. · Le « Prion »

Le défilé de la Scie

En 238, Spendios, Autarite et Zarzas tiennent la campagne avec près de 50 000 hommes. Hamilcar évite la bataille rangée : il harcèle l'ennemi, le coupe de ses vivres et finit par l'acculer dans un lieu que sa forme dentelée avait fait nommer le Prion, « la Scie ».

Encerclés, sans ravitaillement ni secours de Tunis, les rebelles mangent leurs prisonniers, puis leurs esclaves. Les chefs se résignent à négocier : Hamilcar exige de choisir dix hommes à sa discrétion, les autres pourront partir avec une tunique. L'accord conclu, il déclare choisir… les dix envoyés présents.

Privée de ses chefs et croyant l'accord rompu, l'armée prend les armes. Hamilcar l'encercle avec ses éléphants et ses troupes : plus de 40 000 hommes périssent. C'est la fin militaire de la révolte, même si Mathos tient encore Tunis.

Polybe, I, 84–85

Une ruse contestée

Le piège est-il une trahison ? Polybe présente le choix des dix comme conforme à la lettre de l'accord. Les historiens modernes y voient souvent une interprétation cynique, révélatrice d'une guerre où plus aucune règle ne tenait.

~50 000 rebelles40 000+ mortsSpendiosAutariteZarzas
Rome, Hiéron et la Sardaigne

Des voisins qui comptent les coups

Au début, Rome se montre correcte : elle interdit à ses marchands de ravitailler les rebelles, laisse Carthage recruter en Italie, libère sans rançon ses prisonniers de guerre et refuse l'offre d'Utique de se donner à elle. Hiéron de Syracuse, lui, envoie des vivres : il ne veut pas d'une Rome sans rival (Polybe, I, 83 ; Appien, Sicelica, 2).

Mais les mercenaires de Sardaigne se sont révoltés eux aussi, ont tué leur commandant Bostar et chassé les Carthaginois, avant d'être à leur tour expulsés par les Sardes. Réfugiés en Italie, ils appellent Rome.

En 238/237, quand Carthage veut reprendre l'île, Rome prétend que ces préparatifs la visent et déclare la guerre. Épuisée, Carthage cède la Sardaigne et paie 1 200 talents de plus. Polybe, pourtant ami de Rome, juge le procédé contraire à toute justice (III, 28).

La colline de Byrsa à Carthage
La colline de Byrsa : Carthage, assiégée par sa propre armée, dépendait de sa mer et de ses alliés.
Conséquences

Une victoire qui prépare la guerre suivante

1 200

La Sardaigne perdue

Talents exigés en plus de l'indemnité de 241, avec l'abandon de la Sardaigne, puis de la Corse. Polybe y voit l'une des causes de la deuxième guerre punique (III, 10).

237

Le départ pour l'Hispanie

Hamilcar gagne Gadès avec son fils Hannibal. Privée de ses îles, Carthage cherche en Hispanie l'argent et les soldats qui lui manquent.

Barca

La montée des Barcides

Choisi par l'armée contre Hannon, Hamilcar sort de la guerre avec des troupes fidèles et l'appui du peuple. Le conflit entre les deux hommes structure désormais la vie politique.

Libye

L'Afrique reprise en main

Les villes libyennes rentrent dans l'obéissance. Carthage continue de recruter des mercenaires, mais les armées barcides seront liées à leur général.

Salammbô, le roman de la guerre

En 1862, Flaubert fait de la guerre des Mercenaires le décor d'un roman qui fixe pour un siècle l'image de Carthage.

Salammbô en robe bleue et or, aquarelle de Rochegrosse
Salammbô, aquarelle de Georges Rochegrosse pour l'édition illustrée de 1900.
Gustave Flaubert · 1862

Un roman fidèle à Polybe… à une héroïne près

Après Madame Bovary, Flaubert veut faire revivre Carthage. Il lit Polybe et des dizaines d'érudits, puis visite Tunis et le site de Carthage au printemps 1858. Salammbô paraît en 1862 : l'intrigue suit fidèlement la chronologie de Polybe, du festin des mercenaires au supplice de Mâtho.

Au cœur du récit, il place une héroïne de son invention : Salammbô, fille d'Hamilcar et prêtresse de Tanit, dont Mâtho, chef des rebelles, tombe éperdument amoureux. Flaubert s'appuie sur un détail réel : Polybe rapporte qu'Hamilcar promit sa fille au prince numide Naravas — sans jamais la nommer.

Historique

Ce que Flaubert emprunte à Polybe

  • Les soldes impayées, Sicca, la marche sur Tunis
  • Hamilcar, Hannon, Giscon, Spendius, Mâtho, Autharite, Narr'Havas
  • La bataille du Macar et le gué découvert par le vent
  • Le supplice de Giscon et des prisonniers
  • Le défilé de la Scie, rebaptisé « défilé de la Hache », et la famine
  • La promesse d'une fille d'Hamilcar à Naravas
  • Le supplice de Mâtho, promené dans Carthage
Inventé

Ce que Flaubert imagine

  • Salammbô elle-même, son nom et son amour pour Mâtho
  • Le vol du zaïmph, le voile sacré de Tanit
  • Le serpent sacré et les rites de la prêtresse
  • La lèpre d'Hannon et le banquet dans les jardins d'Hamilcar
  • Le grand sacrifice d'enfants à Moloch pendant le siège, transposé d'un épisode de 310 raconté par Diodore (XX, 14) — un sujet toujours débattu
  • La substitution du petit Hannibal par un enfant esclave
Postérité
1862–1863Le critique Sainte-Beuve et l'archéologue Guillaume Froehner contestent l'exactitude du roman ; Flaubert leur répond point par point, sources à l'appui.
1863–1866Moussorgski compose un opéra Salammbô, qu'il laisse inachevé.
1890Opéra d'Ernest Reyer, créé à Bruxelles ; suivent affiches, ballets et films qui popularisent une Carthage fastueuse et barbare.
Aujourd'huiLe quartier de Salammbô, à Carthage, où se trouvent les ports puniques et le tophet, doit son nom au roman — et avec lui une part de l'image orientaliste de la cité.
Pour aller plus loin

Sources de cette page

6 références

Sources antiques

  1. Polybe, HistoiresI, 65–88 (notamment 67, 73, 76, 83, 84–85, 88) ; III, 10 ; III, 28 — le seul récit continu de la guerre
  2. Diodore de Sicile, Bibliothèque historiqueXXV (fragments) ; XX, 14 — atrocités de la guerre ; sacrifice de 310
  3. Appien, Libyca5 — l'affaire de Sardaigne
  4. Appien, Sicelica2 — l'aide de Hiéron de Syracuse
  5. Cornelius Nepos, Vie d'Hamilcar2

Travaux modernes

  1. Gustave Flaubert, Salammbô, 1862 — roman, cité dans la page

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