
La guerre des Mercenaires
La guerre « inexpiable » — Carthage contre sa propre armée
Au lendemain de sa défaite contre Rome, Carthage ne peut payer les soldats qui ont combattu pour elle en Sicile. Leur colère, bientôt relayée par les paysans libyens écrasés d'impôts, embrase l'Afrique punique pendant plus de trois ans. Polybe y voit la guerre la plus atroce qu'il connaisse.
mercenaires rassemblés à Tunis au début de la révolte
Polybe, I, 67
Libyens rejoignent les insurgés à l'appel de Mathos
Polybe, I, 73
rebelles tués au défilé de la Scie, sur environ 50 000
Polybe, I, 84–85
de guerre : « trois ans et environ quatre mois »
Polybe, I, 88
Quand l'armée se retourne contre la cité
Carthage, cité de marchands peu nombreuse, faisait la guerre avec des soldats venus d'ailleurs : Ibères, Celtes, Ligures, Baléares, Grecs « à demi barbares » et surtout Libyens de son propre territoire. En 241, la paix de Lutatius met fin à la première guerre punique ; il faut rapatrier ces hommes de Sicile et leur verser des années de solde.
Or le trésor est vide : la guerre a ruiné la cité, qui doit en plus 3 200 talents à Rome. Le marchandage tourne à la mutinerie, la mutinerie à la guerre, et la guerre prend la forme d'un soulèvement de l'Afrique entière contre sa capitale.
Polybe la nomme la guerre « sans trêve » (ἄσπονδος), traduite en français par « inexpiable » : aucune convention, aucune pitié n'y fut respectée. Elle porte au premier plan Hamilcar Barca et sa famille, et elle coûte à Carthage la Sardaigne.
Un récit presque unique
- Polybe — Histoires, I, 65–88 : le seul récit continu et détaillé, écrit un siècle plus tard à partir de sources perdues.
- Diodore de Sicile — Bibliothèque historique, livre XXV : fragments, insistant sur les atrocités.
- Appien — Libyca, 5 : bref rappel, surtout pour l'affaire de Sardaigne.
- Cornelius Nepos — Vie d'Hamilcar, 2 : la révolte et la victoire d'Hamilcar, en quelques lignes.
Tous ces auteurs écrivent du côté des vainqueurs, romains ou grecs. On ne connaît la révolte qu'à travers eux — et à travers les monnaies frappées par les insurgés eux-mêmes.
Les causes
Des soldes impayées, une maladresse politique et une Afrique à bout.
La prudence de Giscon
Commandant de Lilybée, Giscon renvoie les mercenaires de Sicile par petits groupes, pour qu'on puisse payer et licencier chacun séparément. Mais Carthage, à court d'argent, les laisse s'accumuler dans la ville, puis les envoie tous ensemble à Sicca avec leurs bagages.
La maladresse d'Hannon
Hannon — le plus souvent identifié à Hannon « le Grand », chef du parti des grands propriétaires — vient à Sicca demander aux soldats d'accepter une réduction de leur solde. Aucun d'eux ne parle la même langue ; la rumeur fait le reste. Plus de 20 000 hommes marchent sur Tunis, aux portes de Carthage.
La colère des Libyens
Pendant la guerre contre Rome, Carthage a prélevé la moitié des récoltes des paysans libyens et doublé l'impôt des villes. Quand Mathos les appelle à la révolte, ils se lèvent en masse ; les femmes, dit Polybe, donnent leurs bijoux pour financer la guerre.
Les protagonistes
Des chefs rebelles venus de tout le monde méditerranéen face aux généraux rivaux de Carthage.
Chez les insurgés
Spendios
Esclave évadé de chez les Romains, il redoute d'être livré à ses maîtres si la paix se fait. Orateur habile, il pousse l'armée à la rupture. Crucifié devant Tunis.
Mathos
Homme libre, compromis dans les premiers troubles. Il fait de la mutinerie une guerre de libération libyenne et devient le chef le plus durable de la révolte. Capturé en 237.
Autarite
Chef des Celtes, parlant le punique, ce qui le rendait écouté de tous. C'est lui qui, avec Spendios, fait voter la mise à mort de Giscon. Capturé à la Scie.
Zarzas
Chef d'un contingent libyen, il rejoint Spendios et Autarite dans la dernière campagne et fait partie des envoyés retenus par Hamilcar au défilé de la Scie.
Du côté de Carthage
Giscon
L'officier qui avait organisé le rapatriement. Envoyé à Tunis avec l'argent, il est saisi par les rebelles avec son escorte, puis mutilé et mis à mort.
Hannon
Vainqueur devant Utique grâce à plus de cent éléphants, il laisse ensuite surprendre son camp. Sa rivalité avec Hamilcar paralyse longtemps le commandement.
Hamilcar Barca
Invaincu en Sicile, rappelé avec 10 000 hommes et 70 éléphants. Stratège du Bagradas et de la Scie, il sort de la guerre maître de l'armée.
Naravas
Il passe dans le camp d'Hamilcar avec 2 000 cavaliers ; en échange, Hamilcar lui promet la main de sa fille, dont Polybe ne donne pas le nom.
Les étapes de la guerre
Polybe ne donne pas d'années : la chronologie est reconstruite. La plupart des historiens placent la guerre de la fin 241 au début de 237 ; certains préfèrent 240–238, dates reprises ailleurs sur ce site.
Le théâtre des opérations
Toute la guerre se joue dans l'arrière-pays de Carthage, entre la vallée de la Medjerda et le Sahel.
Côte actuelle : les alluvions de la Medjerda ont depuis comblé le golfe d'Utique. L'emplacement du défilé de la Scie reste inconnu ; il n'est pas figuré.
Une escalade de la terreur
Des deux côtés, la cruauté devint une arme politique : les chefs rebelles voulaient rendre toute réconciliation impossible, Carthage voulait faire un exemple.
« Nous ne connaissons aucune guerre qui l'ait emporté sur celle-ci en cruauté et en mépris des lois. »
D'après Polybe, Histoires, I, 88
Le supplice de Giscon
Inquiets de la clémence d'Hamilcar, Spendios, Autarite et Mathos font couper les mains de Giscon et de quelque 700 prisonniers, les mutilent, leur brisent les jambes et les jettent vivants dans une fosse. Ils décident que tout prisonnier carthaginois subira le même sort.
La riposte d'Hamilcar
Hamilcar renonce à la clémence : les captifs sont désormais livrés aux éléphants. Les rebelles refusent même de rendre les corps aux Carthaginois venus les réclamer.
Les croix de Tunis
Spendios est crucifié face aux remparts de Tunis. Mathos riposte en capturant le général Hannibal — sans lien avec le fils d'Hamilcar —, qu'il cloue sur la croix de Spendios, et fait égorger trente nobles carthaginois autour de lui.
La fin de Mathos
Capturé près de Leptis, Mathos est promené dans Carthage lors d'une procession triomphale et torturé à mort par la jeunesse de la ville. On lit parfois qu'il fut crucifié : Polybe parle d'un supplice public, pas d'une croix.
Le défilé de la Scie
En 238, Spendios, Autarite et Zarzas tiennent la campagne avec près de 50 000 hommes. Hamilcar évite la bataille rangée : il harcèle l'ennemi, le coupe de ses vivres et finit par l'acculer dans un lieu que sa forme dentelée avait fait nommer le Prion, « la Scie ».
Encerclés, sans ravitaillement ni secours de Tunis, les rebelles mangent leurs prisonniers, puis leurs esclaves. Les chefs se résignent à négocier : Hamilcar exige de choisir dix hommes à sa discrétion, les autres pourront partir avec une tunique. L'accord conclu, il déclare choisir… les dix envoyés présents.
Privée de ses chefs et croyant l'accord rompu, l'armée prend les armes. Hamilcar l'encercle avec ses éléphants et ses troupes : plus de 40 000 hommes périssent. C'est la fin militaire de la révolte, même si Mathos tient encore Tunis.
Une ruse contestée
Le piège est-il une trahison ? Polybe présente le choix des dix comme conforme à la lettre de l'accord. Les historiens modernes y voient souvent une interprétation cynique, révélatrice d'une guerre où plus aucune règle ne tenait.
Des voisins qui comptent les coups
Au début, Rome se montre correcte : elle interdit à ses marchands de ravitailler les rebelles, laisse Carthage recruter en Italie, libère sans rançon ses prisonniers de guerre et refuse l'offre d'Utique de se donner à elle. Hiéron de Syracuse, lui, envoie des vivres : il ne veut pas d'une Rome sans rival (Polybe, I, 83 ; Appien, Sicelica, 2).
Mais les mercenaires de Sardaigne se sont révoltés eux aussi, ont tué leur commandant Bostar et chassé les Carthaginois, avant d'être à leur tour expulsés par les Sardes. Réfugiés en Italie, ils appellent Rome.
En 238/237, quand Carthage veut reprendre l'île, Rome prétend que ces préparatifs la visent et déclare la guerre. Épuisée, Carthage cède la Sardaigne et paie 1 200 talents de plus. Polybe, pourtant ami de Rome, juge le procédé contraire à toute justice (III, 28).

Une victoire qui prépare la guerre suivante
La Sardaigne perdue
Talents exigés en plus de l'indemnité de 241, avec l'abandon de la Sardaigne, puis de la Corse. Polybe y voit l'une des causes de la deuxième guerre punique (III, 10).
Le départ pour l'Hispanie
Hamilcar gagne Gadès avec son fils Hannibal. Privée de ses îles, Carthage cherche en Hispanie l'argent et les soldats qui lui manquent.
La montée des Barcides
Choisi par l'armée contre Hannon, Hamilcar sort de la guerre avec des troupes fidèles et l'appui du peuple. Le conflit entre les deux hommes structure désormais la vie politique.
L'Afrique reprise en main
Les villes libyennes rentrent dans l'obéissance. Carthage continue de recruter des mercenaires, mais les armées barcides seront liées à leur général.
Salammbô, le roman de la guerre
En 1862, Flaubert fait de la guerre des Mercenaires le décor d'un roman qui fixe pour un siècle l'image de Carthage.

Un roman fidèle à Polybe… à une héroïne près
Après Madame Bovary, Flaubert veut faire revivre Carthage. Il lit Polybe et des dizaines d'érudits, puis visite Tunis et le site de Carthage au printemps 1858. Salammbô paraît en 1862 : l'intrigue suit fidèlement la chronologie de Polybe, du festin des mercenaires au supplice de Mâtho.
Au cœur du récit, il place une héroïne de son invention : Salammbô, fille d'Hamilcar et prêtresse de Tanit, dont Mâtho, chef des rebelles, tombe éperdument amoureux. Flaubert s'appuie sur un détail réel : Polybe rapporte qu'Hamilcar promit sa fille au prince numide Naravas — sans jamais la nommer.
Ce que Flaubert emprunte à Polybe
- Les soldes impayées, Sicca, la marche sur Tunis
- Hamilcar, Hannon, Giscon, Spendius, Mâtho, Autharite, Narr'Havas
- La bataille du Macar et le gué découvert par le vent
- Le supplice de Giscon et des prisonniers
- Le défilé de la Scie, rebaptisé « défilé de la Hache », et la famine
- La promesse d'une fille d'Hamilcar à Naravas
- Le supplice de Mâtho, promené dans Carthage
Ce que Flaubert imagine
- Salammbô elle-même, son nom et son amour pour Mâtho
- Le vol du zaïmph, le voile sacré de Tanit
- Le serpent sacré et les rites de la prêtresse
- La lèpre d'Hannon et le banquet dans les jardins d'Hamilcar
- Le grand sacrifice d'enfants à Moloch pendant le siège, transposé d'un épisode de 310 raconté par Diodore (XX, 14) — un sujet toujours débattu
- La substitution du petit Hannibal par un enfant esclave
Pour aller plus loinSources de cette page
6 références
Sources antiques
- Polybe, HistoiresI, 65–88 (notamment 67, 73, 76, 83, 84–85, 88) ; III, 10 ; III, 28 — le seul récit continu de la guerre
- Diodore de Sicile, Bibliothèque historiqueXXV (fragments) ; XX, 14 — atrocités de la guerre ; sacrifice de 310
- Appien, Libyca5 — l'affaire de Sardaigne
- Appien, Sicelica2 — l'aide de Hiéron de Syracuse
- Cornelius Nepos, Vie d'Hamilcar2
Travaux modernes
- Gustave Flaubert, Salammbô, 1862 — roman, cité dans la page
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Les institutions
Sénat, suffètes et assemblée ; Hannon le Grand face aux Barcides.