
La Mort de Sophonisbe
La coupe de poison envoyée par Massinissa : un sujet favori des peintres baroques.
Rome a détruit la ville, mais n'a jamais cessé d'en parler. Didon, Hannibal, Sophonisbe et Salammbô ont traversé l'épopée latine, l'opéra baroque, la peinture romantique, le péplum et les jeux vidéo — et, en Tunisie, Carthage reste un nom de tous les jours.

chants dans les Punica de Silius Italicus, le plus long poème latin conservé
Purcell fait chanter Didon dans Dido and Aeneas
Flaubert publie Salammbô
Cabiria, premier grand péplum de l'histoire du cinéma
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Les poètes latins ont inventé une Carthage de légende ; les modernes l’ont réinventée à leur tour.

Chez Timée et Justin, Élissa se donne la mort pour échapper à un mariage imposé ; Virgile en fait l'amante d'Énée. Cette version romaine, reprise par Ovide puis par l'opéra, a longtemps éclipsé la fondatrice.
Consul en 68, Silius Italicus consacre sa retraite à une épopée de plus de 12 000 vers, dont Hannibal est le moteur tragique. Oubliée au Moyen Âge, elle est retrouvée vers 1417 par l'humaniste Poggio Bracciolini.
Trissino (1515), Mairet (1634), Corneille (1663), Voltaire (1770) : la princesse carthaginoise qui préfère le poison au triomphe de Scipion est l'un des grands sujets de la tragédie européenne.

Après un séjour à Tunis et à Carthage au printemps 1858, Flaubert situe son roman pendant la guerre des Mercenaires (241–237 av. J.-C.), en suivant Polybe de près. L'héroïne, fille d'Hamilcar et prêtresse de Tanit, est en revanche de son invention.
Le livre fait sensation : il inspire l'opéra, la peinture orientaliste, l'Art nouveau, le cinéma muet — et jusqu'au nom d'un quartier de la Carthage actuelle.
« C'était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d'Hamilcar. »
Depuis l'opéra baroque, la reine de Carthage est l'un des grands rôles tragiques ; Salammbô la rejoint au XIXe siècle.
Remember me, but ah! forget my fate.
« Souviens-toi de moi, mais ah ! oublie mon destin. »
Sur son bûcher, la Didon de Berlioz a la vision d'un vengeur, Hannibal, avant d'entrevoir le triomphe de Rome : l'opéra met en scène la malédiction de l'Énéide (IV, 625).
Exoriare aliquis nostris ex ossibus ultor.
Du baroque vénitien à l'Art nouveau, les peintres ont surtout retenu les drames : serments, deuils, suicides et tempêtes.

En 207 av. J.-C., après la défaite du Métaure, le consul Claudius Néron fait jeter la tête d'Hasdrubal devant les avant-postes de son frère (Tite-Live, XXVII, 51).
Tiepolo peint le recul horrifié d'Hannibal pour un cycle d'histoire romaine destiné au palais Dolfin, à Venise. Carthage y devient un sujet de grande peinture d'histoire, au même titre que Rome.
Agnoscere se fortunam Carthaginis.
« Je reconnais là le destin de Carthage » — les mots que Tite-Live prête à Hannibal devant la tête de son frère.

La coupe de poison envoyée par Massinissa : un sujet favori des peintres baroques.

Enfant, Hannibal jure devant son père Hamilcar de ne jamais être l'ami de Rome (Polybe, III, 11 ; Tite-Live, XXI, 1).

Peint en Italie par le jeune Goya pour un concours de l'Académie de Parme : Hannibal découvre la péninsule du haut des Alpes.

Un tourbillon de neige engloutit presque l'armée : Turner fait d'Hannibal un sujet romantique, dans une Europe dominée par Napoléon. (Tate, Londres)

Lithographie Art nouveau : la prêtresse de Tanit imaginée par Flaubert, entre harpe et brûle-parfums, devient une icône décorative.
Le péplum italien a fait de Carthage un décor de légende — et un miroir des ambitions de l'Italie moderne.

Réalisé par Giovanni Pastrone, Cabiria suit une fillette sicilienne enlevée, vendue à Carthage et promise au sacrifice dans le temple de « Moloch », sur fond de deuxième guerre punique : passage des Alpes par Hannibal, siège de Syracuse et miroirs d'Archimède, drame de Sophonisbe.
Près de trois heures, des décors monumentaux, de longs travellings : Cabiria est le premier grand péplum et inspire D. W. Griffith pour Intolerance (1916). Ses scènes de sacrifice doivent davantage à Salammbô qu'aux sources antiques.
Les documentaires récents s'appuient sur l'archéologie — ports circulaires, tophet, quartier punique de Byrsa — pour sortir de l'imagerie du péplum.
Reste un défi : raconter Carthage à partir de ses propres traces, et non plus seulement des récits de ses vainqueurs.
Bande dessinée, jeux vidéo, jeux de plateau : Hannibal reste le stratège qu'on veut incarner.
En Tunisie, Carthage n'est pas un souvenir savant : c'est un nom de quartier, de rue, de chaîne de télévision.
Palais présidentiel, aéroport, Journées cinématographiques et Festival international de Carthage, « Aigles de Carthage » de l'équipe nationale de football : le nom de la cité punique est devenu celui de la Tunisie qui se montre au monde.
Des formules passées dans l'usage — souvent forgées par Rome, l'ennemie.
Hannibal ad portas
« Hannibal est aux portes » : l'alarme absolue.
La formule, attestée chez Cicéron (Philippiques, I, 11), garde le souvenir de la terreur de 211 av. J.-C., quand Hannibal marche sur Rome. Tite-Live écrit plutôt « ante portas ».
Carthago delenda est
« Il faut détruire Carthage. »
Selon Plutarque, Caton l'Ancien terminait chacun de ses avis au Sénat par cette exigence ; la formule latine célèbre est une reconstitution plus tardive.
Punica fides
La « foi punique », autrement dit la trahison.
Un cliché de la propagande romaine, repris par Salluste et Tite-Live, qui prête à Hannibal une « perfidie plus que punique ». Rome, pourtant, n'a pas toujours tenu parole.
Les délices de Capoue
Un confort qui amollit et fait perdre l’avantage.
L'expression vient de Tite-Live (XXIII, 18) : l'hiver 216–215 av. J.-C. passé à Capoue aurait amolli l'armée d'Hannibal. Les historiens modernes nuancent fortement ce jugement.
Une paix carthaginoise
Une paix qui écrase le vaincu.
Keynes popularise l'expression en 1919, dans Les Conséquences économiques de la paix, pour dénoncer le traité de Versailles.
Un « Cannes »
L'encerclement parfait.
La victoire d'Hannibal en 216 av. J.-C. est devenue le nom commun de la bataille d'anéantissement ; le chef d'état-major allemand Schlieffen en fit un modèle.
Carthagène, fondée par les Barcides sous le nom de Qart Hadasht ; Cartagena de Indias, en Colombie, qui tient son nom de la ville espagnole ; Hannibal, dans le Missouri, et plus d'une dizaine de villes américaines appelées Carthage.

La fondatrice de Carthage, avant sa réinvention par Virgile.

La princesse qui choisit le poison plutôt que le triomphe de Scipion.

Le conflit réel derrière Salammbô.

Un nom, un emblème, une commune du Grand Tunis.

De Carthagène à Trasimène, jusqu'au Missouri.

Pourquoi notre image de Carthage vient de Rome.